Patrick Boucheron à Montpellier : la peste noire, miroir de nos peurs épidémiques

C’est un médecin de Montpellier, Charles Delorme, qui imagine au XVIIe siècle le costume du médecin de peste avec une longue robe, une cagoule et un masque en forme de bec, rempli d’herbes et de parfums.

L'historien a échangé avec le public au centre Rabelais

Ce lundi 18 mai, le professeur au Collège de France Patrick Boucheron était l'invité de la Comédie du livre de Montpellier. Devant un public venu nombreux au centre Rabelais, il a présenté son dernier essai, Peste noire, publié aux éditions du Seuil, et s'est prêté au jeu des questions-réponses autour de la grande pandémie du XIVᵉ siècle.

L'historien a notamment rappelé que Montpellier est une ville intimement liée à l'histoire de la peste. C'est là qu'au XVIIᵉ siècle, le médecin Charles Delorme imagina le célèbre costume du médecin de peste – longue robe, cagoule et masque en forme de bec rempli d'herbes et de parfums. Et en 2000, une équipe de la Faculté de médecine de Montpellier identifia l'ADN du bacille de Yersinia pestis dans la pulpe dentaire d'un squelette exhumé de l'ancien cimetière Saints-Côme-et-Damien, mettant fin à une controverse vieille de plusieurs décennies sur la nature exacte de la maladie.

L'événement montpelliérain intervient dans un contexte médiatique chargé pour l'historien. Il a également accordé un entretien à Philosophie magazine le 13 mai à propos de la prochaine panthéonisation de Marc Bloch, et participé samedi 16 mai à l'émission Le Grand Face-à-face sur France Inter, où il a notamment commenté l'actualité liée au hantavirus.

Une catastrophe démographique sans précédent

Dans Peste noire, Patrick Boucheron s'attache à décrire ce qu'il appelle un "événement monstre". À partir de 1347, la deuxième pandémie de peste – après la peste justinienne au VIᵉ siècle – a frappé l'Europe avec une violence inouïe. Entre 50 % et 60 % de la population européenne a disparu en quelques années. "Des gens en pleine santé avaient à peine le temps de s'affaiblir qu'en trois à quatre jours, ils tombaient morts", résume-t-il.

Pour raconter cette catastrophe, l'historien mobilise non seulement les archives écrites et visuelles traditionnelles, mais aussi les apports récents de l'archéologie funéraire, de l'anthropologie, de la microbiologie et des sciences de l'environnement. Il propose un "constant aller-retour entre notre regard contemporain et l'appréhension de nos ascendants du Moyen Âge", qui ne savaient comment nommer le mal et en cherchaient la signification profonde avant d'y succomber.

L'ouvrage met également en lumière des figures locales, comme Gui de Chauliac, enfant du Gévaudan formé à la faculté de Montpellier, qui décrivit dans sa Grande chirurgie la nécessité d'inciser les bubons, ou encore saint Roch, né selon la légende à Montpellier pendant l'épidémie et invoqué pour se protéger de la maladie.

"La peste n'en finit pas de finir"

L'une des thèses fortes de Patrick Boucheron est qu'il n'existe pas d'"après-peste" à proprement parler. La peste s'installe durablement dans les sociétés. Même si beaucoup de régions européennes retrouvent leur niveau de population d'avant la peste dans les années 1460, "c'est en fait la fin du monde plein", explique-t-il. Les conséquences démographiques, sociales et psychologiques se font sentir pendant plusieurs générations.

Hantavirus et vieilles hantises : l'actualité rattrape l'histoire

La venue de Patrick Boucheron à Montpellier coïncide avec une actualité épidémique brûlante. Interrogé sur France Inter, l'historien s'est dit frappé par les similitudes entre le récit contemporain du hantavirus – transmis par des rongeurs et récemment détecté à bord d'un bateau – et celui de la peste médiévale. "Avec le hantavirus, nous revoici confrontés à nos vieilles hantises : des rats et des bateaux qui apportent la mort", analyse-t-il.

Pour l'historien, les épidémies se succèdent sans se ressembler, mais le récit épidémique demeure souvent le même et transporte avec lui bien des archaïsmes. Il rappelle que l'OMS classe toujours la peste comme "maladie potentiellement réémergente", car une épidémie n'est jamais totalement éradiquée.

Un "événement monstre" qui rend le monde méconnaissable

Au-delà de la simple chronique médicale, Patrick Boucheron s'intéresse à la capacité du fléau à faire événement. Comment une telle catastrophe, même si elle n'a pas toujours les conséquences catastrophiques qu'on attend, parvient-elle à rendre le monde méconnaissable ? Le parallèle avec la pandémie de Covid-19 n'est jamais explicitement formulé, mais il court en filigrane tout au long de l'essai et des échanges avec le public montpelliérain.

L'historien s'est également exprimé sur d'autres sujets d'actualité. Dans Philosophie magazine, il est revenu sur la panthéonisation de Marc Bloch, programmée pour juin 2026. Tout en saluant la reconnaissance d'un historien qui a "contribué à libérer l'histoire des carcans idéologiques", il met en garde contre les tentatives d'instrumentalisation : "Rares sont les panthéonisations qui ne s'accompagnent pas de tentatives d'instrumentalisation." Selon lui, ce moment d'exaltation nationale est "toujours une violence faite à la mémoire". Pour autant, il voit dans cette décision l'occasion de faire de l'histoire : de nombreuses initiatives universitaires et éditoriales ont émergé depuis l'annonce.

Les enseignements d'un passé qui ne passe pas

L'essai de Patrick Boucheron et sa tournée médiatique tombent à point nommé dans une année 2026 marquée par la résurgence de craintes sanitaires. La comparaison entre la peste noire et les épidémies contemporaines offre une grille de lecture utile pour comprendre les mécanismes de peur, de recherche de sens et de reconstruction qui accompagnent toute grande pandémie.

L'historien ne prétend pas découvrir une réalité insoupçonnée, mais il parvient à éclairer sous un jour nouveau la façon dont les sociétés affrontent l'impensable. À l'heure où les débats sur la gestion des crises sanitaires restent vifs, son travail rappelle que l'histoire, loin d'être une science poussiéreuse, est une discipline résolument tournée vers le présent.

Les Montpelliérains venus l'écouter ce lundi soir repartent avec cette certitude : la peste est peut-être derrière nous, mais les questions qu'elle soulève – sur la vulnérabilité, la solidarité, le récit collectif – restent d'une brûlante actualité.

L'actualité ne s'arrête pas là : découvrez comment la polémique Ruffin autour de sa BD « Picardie Splendor » agite le monde politique, ou l'enquête de Foodwatch alertant sur 12 produits sur 15 contaminés par des pesticides interdits.

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