Cannes 2026 : Thierry Frémaux, 25 ans à la tête du plus grand festival du monde
Alors que la 79ᵉ édition du Festival de Cannes s'apprête à lever le rideau, une figure domine l'actualité : Thierry Frémaux. Le délégué général fête cette année un quart de siècle à la tête de la manifestation. Un anniversaire marqué par un constat amer : le désengagement progressif des grands studios hollywoodiens, que Frémaux espère voir revenir "un jour".
Interrogé lors de la conférence de presse de lancement, le patron du festival n'a pas caché son inquiétude face à l'absence de blockbusters américains dans la sélection 2026. "J'espère que les films de studios reviendront", a-t-il déclaré, rappelant que depuis le Covid, plusieurs grosses machines (Indiana Jones 5, Furiosa) ont déçu à Cannes, tandis que d'autres (Top Gun: Maverick, Mission: Impossible) ont brillé. Une absence que Frémaux attribue à la "grande restructuration" d'Hollywood, entre grèves, essor des plateformes et réorganisations internes.
Un anniversaire sous le signe du risque et de l'intuition
Pour ses 25 ans de mandat, Frémaux revendique une méthode héritée de sa pratique du judo : discipline, vigilance et goût du risque. "Le danger, c'est de se satisfaire d'une position dominante", confie-t-il à Variety. Cette philosophie a payé : en 2024, il a parié sur The Substance de Coralie Fargeat, un film sans distributeur, qui a décroché le prix du scénario et cinq nominations aux Oscars. "Il m'a appelée tard le soir, la veille de l'annonce. J'ai crié", se souvient la réalisatrice.
Le dirigeant cultive aussi des gestes d'élégance, comme ce morceau des Ronettes joué pour Josh Safdie sur le tapis rouge en 2017. "Il rend une machine énorme intime", salue le cinéaste. Tom Rothman (Sony Pictures) résume l'homme en une formule : "Thierry, c'est le cinéma."
Une sélection 2026 entre historique et diversité mondiale
Cette année, la compétition officialisée le mois dernier met à l'honneur le cinéma français avec cinq films en lice, mais aussi des productions venues du Congo, du Rwanda ou d'Haïti. La présidente Iris Knobloch souligne la "bonne santé" du système français et la diversité géographique de la sélection.
Parmi les tendances fortes : une concentration de films historiques, sur la Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Espagne. "Les cinéastes ont une intuition du monde avant même qu'il prenne conscience de ses fractures", analyse Knobloch. La parité progresse également : 34 % de réalisatrices dans la sélection longs métrages, contre 26 % l'an dernier, et 58 % dans la section Un Certain Regard.
Le grand retour de Fast and Furious, en écho au désamour des studios
Point d'orgère hollywoodien de cette édition : la projection en Midnight Screening de Fast and Furious pour son 25ᵉ anniversaire. Un symbole qui ne masque pas l'inquiétude de Frémaux sur l'avenir des grosses productions américaines sur la Croisette. "Quand on est gros, il faut avoir les moyens de jouer dans le Grand Théâtre Lumière", glisse-t-il, non sans ironie.
Frémaux s'oppose aux règles de l'Academy sur l'IA
Dans une interview donnée à Variety le 11 mai, Thierry Frémaux a également réagi aux nouvelles règles des Oscars concernant l'intelligence artificielle. Il les juge "évidentes", mais en profite pour pointer du doigt la prolifération des effets numériques : "Aujourd'hui, un réalisateur peut dire : 'J'ai six hélicoptères, donnez-m'en quinze.' Et on ne sait plus ce qu'on voit." Il cite Apocalypse Now comme le dernier film "organique" qu'il ait vu, regrettant une époque où les hélicoptères de la scène de la Walkyrie étaient ceux que Francis Ford Coppola possédait réellement.
Cette prise de position intervient dans un contexte déjà sensible pour l'industrie, où les récents débats sur l'IA ont vu des personnalités comme Ilya Sutskever révéler une année d'enquête contre Sam Altman lors du procès Musk-OpenAI, un autre signe des bouleversements technologiques qui secouent le secteur.
Hollywood s'ouvre au monde, selon Frémaux
À ceux qui accusent les États-Unis de se replier sur eux-mêmes, Frémaux oppose une lecture optimiste de la nouvelle règle de l'Academy, qui qualifie désormais les films lauréats des six grands festivals internationaux. "Hollywood s'ouvre au monde, embrasse l'universalité", se réjouit-il. Une déclaration qui sonne comme un plaidoyer pour le rôle de Cannes comme fenêtre sur le cinéma mondial, à l'heure où les frontières culturelles semblent se redessiner.
Au-delà des discours, le bilan de ces 25 années reste éclatant. Sous l'impulsion de Frémaux, le festival a su résister aux crises, intégrer les plateformes sans renier son ADN, et maintenir sa place de vitrine incontournable. Reste à savoir si Hollywood, tenté par des stratégies propres ou des lancements plus discrets, retrouvera le chemin des marches cannoises. Pour Frémaux, la question est ouverte, mais l'espoir intact, à l'image de ce judoka qui n'a jamais cessé de croire aux coups d'audace.
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