Trois BAFTA pour Expedition 33, dont le plus convoité
C'est la consécration que beaucoup attendaient. Dans la nuit du 17 au 18 avril 2026, lors de la cérémonie des BAFTA Games Awards organisée au Southbank Centre de Londres, Clair Obscur: Expedition 33 a décroché le prix suprême du meilleur jeu vidéo de l'année. Le jeu de rôle développé par le studio français Sandfall Interactive repart également avec deux autres récompenses : celle du meilleur jeu débutant (debut game) et celle de la meilleure performance principale, attribuée à la comédienne Jennifer English.
Cette soirée marque une étape historique pour l'industrie vidéoludique française. Rarement un studio hexagonal aussi jeune et indépendant avait atteint un tel niveau de reconnaissance internationale dans l'une des cérémonies les plus prestigieuses du secteur. Guillaume Broche, fondateur et directeur de Sandfall Interactive, a reçu le trophée du meilleur jeu avec une émotion visible, saluant « un effort d'équipe considérable » et remerciant les joueurs qui ont partagé leurs témoignages personnels sur l'impact émotionnel du jeu.
Un triomphe teinté de quelques surprises
Entré en lice avec pas moins de 12 nominations réparties sur 10 catégories, Expedition 33 ne réalise pas pour autant le grand chelem espéré. Le jeu passe notamment à côté du prix de la meilleure musique — une surprise pour beaucoup, tant la bande originale avait été saluée par la critique — et de celui du meilleur acteur secondaire. C'est le titre de super-héros Dispatch qui s'illustre avec trois prix également, tandis que Ghost of Yōtei, le jeu d'action de PlayStation, repart avec deux récompenses. La soirée fut donc équilibrée, mais le symbole reste fort : c'est bien le RPG français qui porte la couronne.
Charlie Cox a (enfin) joué au jeu
Parallèlement aux célébrations des BAFTA, une autre information agite la communauté des fans d'Expedition 33 depuis le 17 avril : Charlie Cox, l'acteur britannique connu pour son rôle dans Daredevil, a finalement joué au jeu dans lequel il prête sa voix au personnage de Gustave. L'information, révélée dans une interview accordée à GamesRadar+, peut sembler anodine. Elle est pourtant devenue, au fil des mois, l'un des feuilletons les plus suivis et les plus savoureux de la communauté gaming.
Cox l'admet lui-même avec son flegme habituel : « J'ai joué un peu. Pas en entier, je n'ai pas terminé le jeu. J'ai joué la partie d'ouverture, j'ai un peu exploré, rencontré les personnages, recueilli les informations... Pas très bien. » Il ajoute, désarmant : « Je ne suis pas très bon, parce que c'est évidemment un savoir-faire, mais je l'ai joué. »
L'épopée d'un acteur qui ne savait pas dans quoi il s'était embarqué
L'histoire de Charlie Cox et d'Expedition 33 est devenue un véritable running gag dans la sphère culturelle. Tout commence en juin 2025, quelques semaines après la sortie du jeu, quand l'acteur avoue se sentir comme un « imposteur total » (total fraud) à chaque fois que des fans lui parlent avec enthousiasme de sa performance dans le jeu. La raison ? Il n'avait enregistré l'ensemble de ses répliques qu'en à peine quatre heures en studio, et n'avait à l'époque jamais joué à la version finale.
Les révélations s'enchaînent alors : Cox confesse en juillet qu'il n'a pas encore de console pour y jouer. En novembre, il tient à rappeler publiquement que la performance visuelle de Gustave repose avant tout sur le travail de Maxence Cazorla, l'acteur français qui a réalisé la capture de mouvement du personnage. « Je dois vraiment lui accorder toute nomination ou tout crédit — je crois que la performance de ce personnage lui revient vraiment, et ma voix n'était qu'une partie du processus », déclare-t-il alors, alors qu'il venait d'être nommé aux Game Awards 2025 dans la catégorie meilleure performance. Ce prix ira finalement à Jennifer English, sa partenaire de jeu dans Expedition 33.
Ses coéquipiers dans le jeu se mêlent à la plaisanterie, interrogés à leur tour régulièrement sur l'avancement de Cox. Un fan lui demandant de signer une boîte du jeu en mentionnant qu'il l'avait « platinisé », Cox avoue ne pas savoir ce que ce terme signifie. Il confie être intimidé par la perspective de s'engager dans un jeu de cinquante heures, lui qui cite Mario 64 comme dernière expérience vidéoludique notable.
Un jeu qui touche à l'universel
Au-delà de l'anecdote, le succès planétaire de Clair Obscur: Expedition 33 s'explique par la profondeur de son propos. Le jeu plonge les joueurs dans un monde fantastique où une entité surnaturelle appelée La Peintre (The Paintress) condamne chaque année les habitants de la cité de Lumière à mourir au-delà d'un certain âge, en les « gomm ant » — une métaphore puissante du deuil et de la perte. L'Expédition 33 est le groupe de protagonistes qui part en quête de sa destruction, sachant que les 32 expéditions précédentes ont toutes échoué.
Cette structure narrative hante le jeu de bout en bout. Les personnages répètent des mantras comme « nous continuons » ou « demain vient » comme autant de résistances face à l'inéluctable. Une scène particulièrement marquante voit Gustave, seul face aux cadavres de ses prédécesseurs, se retrouver au bord du gouffre — avant d'être rattrapé par Lune, la figure de meneur du groupe, qui lui rappelle le serment de l'expédition : « Quand l'un tombe, nous continuons. »
Le jeu a reçu des milliers de messages de joueurs racontant comment il les avait aidés à traverser des épreuves personnelles liées au deuil. Guillaume Broche l'a d'ailleurs évoqué dans son discours de remerciements aux BAFTA, ému par l'ampleur de cet impact humain.
Un studio né de la dissidence créative chez Ubisoft
L'histoire de Sandfall Interactive est elle-même romanesque. La majorité de ses membres sont d'anciens employés d'Ubisoft, l'un des géants mondiaux du jeu vidéo, qui ont quitté la structure pour fonder leur propre studio et réaliser le jeu dont ils rêvaient. Ce récit de rupture courageuse avec le modèle des grands éditeurs pour défendre une vision artistique exigeante a largement contribué à l'attachement du public au projet. Expedition 33 incarne une forme d'artisanat vidéoludique qui tranche avec les productions à gros budgets et aux cycles de développement industriels.
Ce que ce sacre change pour l'industrie du jeu vidéo
Le triomphe de Clair Obscur: Expedition 33 aux BAFTA 2026 n'est pas seulement une belle histoire. Il envoie un signal fort à l'ensemble de l'industrie vidéoludique : les jeux indépendants portés par une vision narrative forte et une direction artistique singulière peuvent rivaliser — et vaincre — face aux superproductions des grands studios.
Pour la France, ce sacre représente un moment de fierté rare dans un secteur dominé par les États-Unis, le Japon et, de plus en plus, les studios britanniques et canadiens. Sandfall Interactive rejoint un cercle très restreint de studios européens capables de décrocher les plus hautes distinctions mondiales.
Du côté des acteurs et célébrités, l'expérience de Charlie Cox illustre un phénomène grandissant : les grandes productions vidéoludiques font désormais appel à des stars du cinéma et des séries pour donner voix et visage à leurs personnages. Cox lui-même a confié que son passage sur Expedition 33 lui avait « ouvert une nouvelle avenue professionnelle », au point de s'engager en 2026 sur un nouveau projet de jeu vidéo dans lequel il sera « bien plus impliqué ». La frontière entre le septième art et le jeu vidéo continue de s'effacer, au bénéfice des deux médias.
Commentaires