À Cannes, Judith Godrèche livre une adaptation intense de « Mémoire de fille » d'Annie Ernaux
Le 79e Festival de Cannes a offert samedi 16 mai 2026 un moment d’une rare intensité émotionnelle. Dans la section Un Certain Regard, la comédienne et réalisatrice Judith Godrèche a présenté « Mémoire de fille », son adaptation du récit autobiographique éponyme de la prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux. Présente dans la salle, l’écrivaine de 85 ans a assisté, visiblement émue, à cette plongée dans sa propre adolescence, portée par une équipe déterminée à faire exister la parole des femmes sur grand écran.
Le film se déroule en août 1958. La jeune Annie, alors âgée de 17 ans, quitte le nid familial d’Yvetot, en Normandie, pour travailler comme monitrice dans une colonie de vacances. Là, elle vit sa première expérience sexuelle, marquée par la violence et le rejet. L’homme la repousse, mais elle s’accroche, tout en subissant les moqueries et l’animosité du groupe d’animateurs. C’est cette mécanique de l’humiliation et de l’aliénation que Judith Godrèche a voulu mettre en lumière, avec une fidélité scrupuleuse au texte source, mais aussi un regard contemporain nourri par son propre engagement dans le mouvement #MeToo.
« La violence, c’est ce qui veut faire de nous des objets. Face à cela, notre pouvoir est de nous battre pour pouvoir exister en tant que sujets libres », a déclaré la réalisatrice avant la projection, reprenant presque mot pour mot les termes qui traversent l’œuvre d’Ernaux. « C’est cela que racontent vos livres, Annie, et cela que j’ai essayé de donner à voir, à entendre, à sentir, que je veux faire exister dans ce film », a-t-elle ajouté, la voix nouée par l’émotion.
Une adaptation fidèle et un message universel
Le pari de Judith Godrèche était audacieux : adapter un texte aussi intime, où l’autrice ausculte la « petite fille » qu’elle fut avec une précision quasi clinique. D’après les premiers retours, le film reste très proche de l’œuvre originale, tant dans la structure narrative que dans la retranscription des sensations et des doutes. Mais cette fidélité n’enlève rien à l’actualité du message. Au contraire, elle le renforce. En posant sa caméra sur le corps et la psyché de cette adolescente des années 1950, Godrèche montre comment les mécanismes de domination et de honte traversent les époques.
« Mémoire de fille » devient ainsi un cri universel : celui de toutes les femmes qui, d’une génération à l’autre, ont vu leur liberté confisquée par le regard de l’autre, par la violence du groupe, par l’absence de mots pour dire leur expérience. La présence d’Annie Ernaux à Cannes, aux côtés de la réalisatrice et de l’équipe, a symbolisé cette transmission. La prix Nobel, qui a bâti une œuvre entière sur l’exploration de la mémoire et de la classe sociale, a salué un travail de confiance absolue.
Un contexte cannois marqué par la question de la parité et des récits féminins
La projection de « Mémoire de fille » intervient dans un contexte de questions récurrentes sur la place des femmes au Festival de Cannes. Interrogé en début de semaine, Thierry Frémaux, délégué général de la manifestation, a répondu à l’incontournable question sur le pourcentage de réalisatrices en compétition officielle. Cette année, sur 23 cinéastes en lice pour la Palme d’or, cinq sont des femmes. C’est peu, a reconnu le délégué général, mais il a ajouté qu’il jugeait nécessaire que « la question de l’appréhension du monde d’un point de vue féminin, la question des sensibilités féminines, soient plus présentes dans le monde du cinéma ».
Cette déclaration fait écho au constat : les femmes sont majoritaires dans les sections parallèles comme Un Certain Regard et la Semaine de la Critique, qui mettent en avant les jeunes voix et les propositions formelles audacieuses. « Mémoire de fille » s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Judith Godrèche, figure médiatique du #MeToo français depuis sa plainte pour viol sur mineur en 2024 contre le cinéaste Benoît Jacquot, incarne cette nouvelle génération de réalisatrices qui transforment leur combat personnel en œuvre politique.
Une section Un Certain Regard comme laboratoire des récits de demain
Le choix de présenter le film en Un Certain Regard n’est pas anodin. Cette section, dédiée aux talents émergents et aux œuvres originales, devient un véritable laboratoire où les narrations féminines trouvent un espace d’expression. Alors que la compétition officielle reste dominée par des cinéastes masculins confirmés, les sections parallèles dessinent les contours d’un cinéma plus inclusif, plus sensible aux questions de genre et de représentation.
« Mémoire de fille » participe de ce mouvement. Il ne s’agit pas seulement d’adapter un livre, mais de donner à voir, à entendre, à sentir une expérience qui a longtemps été tue. La réalisatrice réussit le tour de force de transformer une histoire personnelle datant de plus de 50 ans en un manifeste intemporel. Comme le soulignent plusieurs critiques sur place, le film parvient à éviter l’écueil du misérabilisme pour offrir une vision lucide et digne de la construction d’un sujet libre.
Les enjeux autour du film : mémoire, corps et émancipation
Au-delà du simple événement cannois, « Mémoire de fille » cristallise plusieurs enjeux profondément actuels. Le premier est celui de la mémoire. Comment une femme peut-elle raconter sa jeunesse sans tomber dans le pathos ou la reconstitution nostalgique ? Judith Godrèche, comme Annie Ernaux avant elle, fait le choix de la vérité crue, de la sensation brute. Le film ne cherche pas à embellir le passé ; il le restitue dans toute sa violence et sa complexité.
Le deuxième enjeu est celui du corps. La première relation sexuelle de la jeune Annie est décrite sans fard, comme une expérience de dépossession. Ce n’est pas tant la violence physique qui est montrée que la violence symbolique : celle qui réduit une fille à un objet de désir et de rejet. La caméra de Godrèche suit le corps de l’adolescente, ses hésitations, ses silences, sa tentative désespérée de se fondre dans un groupe qui la rejette. C’est une chorégraphie de la honte, mais aussi une affirmation de la dignité.
Une œuvre qui fait écho à l’actualité #MeToo
Enfin, le film s’inscrit dans le prolongement du mouvement #MeToo. Judith Godrèche n’a jamais caché que son combat personnel nourrissait sa démarche artistique. En adaptant Annie Ernaux, elle donne une résonance politique à une histoire individuelle. Elle montre que la libération de la parole n’est pas un phénomène récent, mais le fruit d’un long travail de dévoilement, commencé bien avant les réseaux sociaux.
Le film sera-t-il distribué largement ? Les premiers échos de Cannes laissent penser que oui. Les critiques saluent une œuvre sobre, élégante, portée par une interprétation remarquable. Dans un marché dominé par les grosses machines hollywoodiennes, ce type de cinéma d’auteur trouve encore sa place, surtout quand il est porté par un sujet aussi fort.
Au-delà de Cannes : la féminisation nécessaire des récits
La présence d’Annie Ernaux à Cannes, accompagnant Judith Godrèche, a aussi valeur de symbole. En 2022, lorsqu’elle reçoit le prix Nobel de littérature, l’écrivaine devient une icône mondiale. Mais son œuvre, centrée sur la condition féminine et la lutte des classes, reste parfois perçue comme « difficile » ou « trop française ». Le film de Godrèche pourrait bien changer la donne en rendant son univers accessible à un public plus large.
Cette adaptation est aussi l’occasion de réfléchir à la place des récits féminins dans le cinéma contemporain. Alors que les réalisatrices peinent encore à être reconnues dans les festivals les plus prestigieux, la multiplication des adaptations d’œuvres de femmes — et notamment d’Annie Ernaux — constitue un levier important. Chaque film qui raconte une expérience féminine avec sincérité et talent est une pierre de plus dans l’édifice d’une culture plus égalitaire.
Le rôle des festivals dans la construction de nouveaux modèles
Les festivals de cinéma, et Cannes en tête, ont un rôle crucial à jouer. En programmant « Mémoire de fille », la sélection officielle envoie un signal fort : les histoires de femmes, racontées par des femmes, ont leur place sur la Croisette. Ce n’est pas une question de quotas, comme le rappelle Thierry Frémaux, mais de qualité narrative et de diversité des regards.
Dans un monde où les récits dominants restent encore largement masculins, chaque avancée compte. Le film de Judith Godrèche, par sa rigueur et son émotion, prouve que la singularité de l’expérience féminine peut être universelle. Il ne s’adresse pas seulement aux femmes ; il s’adresse à tous ceux qui cherchent à comprendre comment se construit un être libre, comment se négocie le passage de l’enfance à l’âge adulte, comment on survit à la violence sociale.
Un film qui fera date dans le paysage cinématographique français
« Mémoire de fille » n’est pas seulement un bon film ; c’est un film nécessaire. En adaptant le texte d’Annie Ernaux, Judith Godrèche signe une œuvre intime et politique, fidèle à l’esprit de la prix Nobel, mais ancrée dans les préoccupations du présent. Les spectateurs de Cannes, debout à la fin de la projection, ont salué cette rencontre entre deux femmes de générations différentes, unies par le même désir de dire la vérité sur la condition féminine.
Le film sortira en salles dans les mois à venir, et il est déjà attendu comme l’un des événements cinématographiques de l’année. Il rejoint une série d’œuvres récentes qui, de « L’Événement » à « Anatomie d’une chute », mettent en lumière la complexité des expériences féminines. Une tendance de fond, qui semble bien partie pour durer.
Alors que la 79e édition du Festival de Cannes se poursuit, avec d’autres films en compétition, « Mémoire de fille » restera sans doute comme l’un des temps forts de cette quinzaine. Parce qu’il parle de toutes les filles, de toutes les femmes, et qu’il le fait avec une grâce et une intelligence rares.
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