Affaire Master Poulet : Karim Bouamrane hausse le ton et défend sa vision politique

Derrière l’affaire Master Poulet, un bucket d’opportunisme et de contradictions

Karim Bouamrane monte au créneau sur BFMTV

Invité sur le plateau de BFMTV ce lundi 4 mai, le maire socialiste de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, a livré sa version des faits dans le conflit qui l'oppose à l'enseigne Master Poulet. Depuis l'ouverture du restaurant le 11 avril, la ville est devenue le théâtre d'un bras de fer judiciaire et politique.

Le maire a dénoncé des "odeurs catastrophiques" et s'est dit soutenu par "80 % de ses administrés". "Je vous invite à aller interviewer les personnes qui habitent au-dessus", a-t-il lancé, insistant sur son rôle de garant du "bien vivre ensemble". Selon lui, l'implantation du fast-food s'est faite "sans autorisation préalable", ce qui l'a conduit à faire installer des blocs de béton devant l'établissement, puis des pots de fleurs après une décision du tribunal administratif.

Une bataille judiciaire et d'image

Master Poulet n'a pas tardé à riposter. L'enseigne, spécialisée dans le poulet halal à bas prix, a déployé des banderoles agressives sur sa devanture : "Comment les mairies attribuent-elles les locaux ? Master Poulet contre la corruption", ou encore "Karim, l'argent public n'est pas au service de ton ego". Une communication qui vise à déstabiliser un élu bien décidé à ne pas céder.

Sur le plan judiciaire, le tribunal administratif a donné raison au fast-food, obligeant la mairie à retirer les blocs de béton. Mais Karim Bouamrane a immédiatement contourné la décision en installant des pots de fleurs, transformant les abords du commerce en décor urbain. Une astuce validée par la justice, puisque les plantations relèvent de l'aménagement de l'espace public et non d'une obstruction directe. L'affaire a rapidement dépassé le simple conflit local.

Le contexte : une polémique qui divise la gauche

Loin d'être une simple querelle de voisinage, l'"affaire Master Poulet" est devenue un symbole des fractures qui traversent la gauche française. La France insoumise a pris fait et cause pour l'enseigne, accusant Karim Bouamrane de "mépris de classe" et de "gentrification". La vice-présidente de l'Assemblée nationale, Nadège Abomangoli, a même évoqué du "racisme".

Un maire PS face aux insoumis

Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI), s'est mis en scène devant un Master Poulet pour tacler son homologue socialiste. "Deux visions politiques s'opposent : l'un prône l'accès au bon et au beau pour les classes populaires, les autres s'enfoncent dans leur clientélisme et enferment les gens pauvres dans leur condition", a-t-il déclaré. Une ligne de fracture nette entre l'exigence sociale défendue par Bouamrane et le libéralisme populaire des insoumis.

Dans une tribune publiée dans La Tribune Dimanche, le maire de Saint-Ouen a justifié sa position : "Le rôle d'un maire, c'est aussi de protéger la vie des habitants et de garantir le bon vivre ensemble." Il a également défendu sa vision de "l'accessibilité du bon et du meilleur" contre "l'assignation à résidence alimentaire" qui consisterait, selon lui, à imposer une offre unique de malbouffe dans les quartiers populaires.

La question des commerces et du projet de ville

Le conflit soulève un enjeu d'aménagement urbain : faut-il réguler l'implantation des enseignes pour préserver la diversité commerciale ? Karim Bouamrane, qui assure que Saint-Ouen compte déjà plusieurs fast-foods (Chicken Street, Chicken Spot, Psk Chicken), estime agir contre "l'homogénéisation des commerces". Il rappelle avoir été élu sur un programme de diversification de l'offre de proximité.

"S'il y avait une concentration de magasins de bijoux, ça me poserait problème aussi", a-t-il lancé, pour démontrer que son combat n'est pas dirigé contre une enseigne en particulier, mais contre un modèle économique. Il a également insisté sur la liberté de consommer, tout en jugeant que celle-ci doit s'exercer dans le respect des règles d'urbanisme et de tranquillité publique.

Perspective : au-delà de Saint-Ouen, un débat national

Cette affaire dépasse largement les frontières de la Seine-Saint-Denis. Elle pose une question fondamentale : comment concilier développement économique, diversité commerciale et qualité de vie dans les villes populaires ? Le débat s'invite dans les rangs de la gauche, entre ceux qui estiment que l'offre de malbouffe est une réponse pragmatique aux attentes des habitants et ceux qui plaident pour une régulation plus stricte.

La gauche face au modèle commercial des quartiers

LFI défend une approche libérale de la consommation : les habitants doivent avoir le choix, y compris celui de manger du poulet à bas prix. Karim Bouamrane incarne, lui, une social-démocratie interventionniste, qui entend encadrer le marché pour favoriser "le bon et le beau". Un débat qui n'est pas sans rappeler les tensions autour des marchés immobiliers et de la gentrification dans les banlieues parisiennes.

Au-delà des clivages partisans, le maire de Saint-Ouen semble avoir réussi à capter une partie de l'opinion : son chiffre de 80 % de soutien, bien que difficile à vérifier, montre qu'une majorité d'habitants approuve sa fermeté. Reste à savoir si ce conflit aura un effet d'entraînement dans d'autres villes confrontées aux mêmes enjeux.

Dans un contexte où la politique de la ville est souvent réduite à des questions de sécurité ou de logement, l'affaire Master Poulet replace la question de l'alimentation et des commerces de proximité au centre des préoccupations. Et si elle révèle une gauche profondément divisée sur la réponse à apporter à la paupérisation des quartiers, elle montre aussi que l'élu local dispose encore d'une marge de manœuvre.

En attendant, Saint-Ouen se prépare à de nouvelles passes d'armes : Master Poulet a annoncé son intention de rester et d'attaquer la mairie en justice pour entrave à la liberté du commerce. Le bras de fer n'est pas près de s'achever.

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