En Inde, les assurances anti-chaleur commencent à faire leur trou
Alors que le mercure frôle les 50°C en mai et juin, l'Inde expérimente une solution inédite : l'assurance paramétrique anti-chaleur.
L'idée est simple : dès que la température dépasse un seuil critique pendant deux jours consécutifs, une indemnité est automatiquement versée, sans paperasse ni expertise. À Ahmedabad, dans l'État du Gujarat, des milliers de travailleuses de l'informel en bénéficient déjà.
Lata Solanki, vendeuse de vêtements de 43 ans, témoigne : « Au moins on se sent un peu soutenue. Avec la chaleur, le ventilateur tourne jour et nuit et la facture d'électricité grimpe. » En 2023, une canicule l'avait contrainte à cesser son activité pendant vingt jours, soit une perte de 2 000 roupies (environ 18 euros). L'année suivante, grâce à son assurance, elle a touché 750 roupies (6,5 euros).
Un dispositif taillé pour le climat extrême
Contrairement aux polices classiques, l'assurance paramétrique ne demande pas d'évaluer les dommages. C'est la météo qui déclenche le paiement. Dans le Gujarat, le seuil est fixé à 43,72 °C deux jours de suite. Pour 2026, il a été abaissé à 42,74 °C, et la couverture dépasse désormais 30 000 femmes.
Le programme est porté par le Mahila Housing Trust et l'assureur Go Digit, avec une prime annuelle de 354 roupies (3,2 euros) financée par l'ONG Climate Resilience for All. Les indemnités vont de 850 à 2 000 roupies (7,5 à 18 euros).
« C'est mieux que rien », confie Rakhi Gulshan Singh, couturière de 30 ans qui gagne 4 000 roupies par mois. « Quand la machine à coudre tourne, il fait encore plus chaud. »
Contexte : pourquoi cette innovation est cruciale
L'Inde subit de plein fouet le réchauffement climatique. Selon une étude du groupe Lancet Countdown, le pays a perdu 247 milliards d'heures de travail en 2024 à cause des températures extrêmes, soit l'équivalent de 165 milliards d'euros de revenus.
L'agriculture, les petits commerces et le travail à domicile sont les secteurs les plus touchés. Or, près de 90 % de la main-d'œuvre indienne évolue dans l'informel, sans protection sociale. Pour ces travailleurs, une canicule n'est pas seulement une question de santé : c'est une catastrophe économique.
Face à cette urgence, l'assurance paramétrique apparaît comme un filet de sécurité inédit. D'autres États indiens s'y intéressent : le Nagaland a déjà couvert ses habitants contre les crues grâce à un mécanisme similaire, et le ministère fédéral de l'Intérieur envisage d'y recourir.
Une innovation qui s'exporte
Ce modèle pourrait inspirer d'autres pays confrontés aux conséquences économiques du dérèglement climatique. Car la chaleur extrême n'épargne aucune région : 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, et 2026 s'annonce potentiellement encore plus brûlante avec le retour du phénomène El Niño.
Par ailleurs, des innovations technologiques émergent pour répondre au défi thermique. L'ancien cadre de Tesla Drew Baglino a fondé la startup Sadi Thermal Machines, spécialisée dans les pompes à chaleur. Un signe que la lutte contre la chaleur devient un enjeu aussi bien social qu'industriel.
Perspective : un modèle en pleine expansion
Si les montants d'indemnisation restent modestes – entre 7 et 18 euros –, ils représentent une bouffée d'oxygène dans un pays où le revenu mensuel moyen d'un ménage rural atteint à peine 10 000 roupies (90 euros).
Go Digit affirme avoir déjà accompagné plus de 50 000 assurés depuis le lancement de la formule. Le programme, qui ciblait initialement les femmes du Gujarat, s'étend désormais à d'autres régions et à d'autres profils.
L'enjeu est de taille : adapter la protection sociale à un monde où les canicules vont se multiplier. L'assurance paramétrique ne remplacera pas les politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais elle offre une réponse concrète et immédiate aux plus vulnérables.
Comme le résume Lata Solanki : « Ce n'est pas une fortune, mais c'est un signe. On n'est pas complètement oubliées. »
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