Une action en justice historique contre les producteurs de « proto »
C'est une offensive judiciaire inédite que lance ce mercredi 22 avril 2026 l'association Antoine Alléno. Le chef cuisinier triplement étoilé Yannick Alléno, qui en assure la présidence, a annoncé à l'AFP l'introduction d'une action de groupe — une class action — devant le tribunal judiciaire de Paris, visant deux entreprises étrangères accusées de favoriser, sous couvert de légalité, la consommation détournée de protoxyde d'azote chez les jeunes.
Dans le collimateur de l'association : l'entreprise chinoise Zhuzhou Xingye Chemical, fabricante des bonbonnes, et la société polonaise IVM Firma Handlowa, qui gère la marque Cream Deluxe et en assure la distribution, notamment via son propre site internet et des plateformes de vente en ligne comme eBay.
Des bonbonnes aux visuels trompeurs
Aux noms évocateurs — « Strawberry Kiwi Ice », « Tequila Apple » ou encore « Lady Killer » — ces cylindres de gaz de 666 grammes ou de 2 kilogrammes arborent des visuels colorés aux codes festifs et estivaux. Cream Deluxe les présente officiellement comme des outils dédiés à « la création de boissons et cocktails », et vante un secteur « en expansion permanente » offrant « de multiples opportunités pour qui décide de devenir grossiste dans sa région ».
Une justification que Yannick Alléno balaie d'un revers de main : « Je n'en ai jamais vu dans une cuisine et je n'en verrai jamais. » Pour le chef, ces bonbonnes n'ont qu'un seul usage réel : l'inhalation récréative de gaz hilarant. « Cette action de groupe va nous permettre d'attaquer les producteurs de protoxyde d'azote qui utilisent des biais de communication trompeurs auprès de nos jeunes », a-t-il déclaré.
L'association réclame au tribunal la cessation totale des activités de ces entreprises sur le territoire français, sous peine d'astreinte financière, ainsi que le versement de 25 000 euros au titre des frais de justice.
Le protoxyde d'azote, un fléau documenté aux conséquences dramatiques
L'engagement de Yannick Alléno dans ce combat est indissociable d'un drame personnel. En mai 2022, son fils Antoine Alléno est mortellement percuté à Paris par un conducteur sans permis, en état d'ivresse, au volant d'un véhicule volé. Ce deuil insupportable pousse le chef à fonder l'association qui porte le prénom de son fils, avec pour mission de lutter contre les dangers liés à la consommation de protoxyde d'azote au volant et plus largement dans l'espace public.
Depuis, les chiffres n'ont cessé d'alerter. En 2025, plus de 450 accidents routiers graves ont été recensés en France en lien avec l'inhalation de « proto ». Les neurologues tirent également la sonnette d'alarme sur les séquelles neurologiques irréversibles que peut provoquer cette substance : « Certains ne récupèrent pas », résume sobrement l'un d'eux.
Un cadre légal insuffisant face aux contournements
Si la vente de contenants de protoxyde d'azote de plus de 8,6 grammes aux particuliers est interdite en France depuis 2021, les entreprises comme Cream Deluxe ont trouvé la parade : cibler les professionnels — ou ceux qui s'en revendiquent — pour écouler leurs produits en grandes quantités. Un vide juridique que l'association Antoine Alléno entend désormais combler par la voie judiciaire, en s'attaquant non plus aux revendeurs locaux mais directement aux producteurs et distributeurs à la source.
L'association dénonce un « cynisme certain » de la part de ces deux entreprises, qui continuent de promouvoir activement leurs produits en France en contournant la législation française, avec des arguments commerciaux qui encouragent implicitement l'usage récréatif.
Une stratégie judiciaire qui pourrait faire jurisprudence
Au-delà du cas Cream Deluxe, cette action collective marque un tournant dans la lutte contre le protoxyde d'azote en France. En ciblant directement les maillons de la chaîne de production et de distribution — et non les seuls consommateurs ou revendeurs —, l'association Antoine Alléno adopte une approche similaire à celle utilisée contre les cigarettiers ou les producteurs d'alcool dans d'autres pays.
Si le tribunal judiciaire de Paris fait droit à la demande, la décision pourrait établir un précédent fort : celui de la responsabilité des fabricants dans la commercialisation de produits dont ils connaissent ou ne peuvent ignorer l'usage détourné. Une logique qui pourrait, à terme, s'appliquer à d'autres substances légales détournées à des fins récréatives dangereuses.
Parallèlement à ce combat judiciaire, Yannick Alléno poursuit ses activités de chef avec la même intensité. Il inaugurera le 24 avril prochain le restaurant du palace Le Beauvallon, à Grimaud dans le golfe de Saint-Tropez, un établissement Belle Époque rouvrant ses portes sous la gestion du groupe singapourien Como. Preuve que l'homme mène de front engagement militant et créativité culinaire, refusant que la tragédie qui l'a frappé réduise au silence sa voix, qu'elle s'exprime dans une salle d'audience ou en cuisine.
Commentaires