Procès libyen en appel : Guéant contre Sarkozy, la guerre ouverte entre deux anciens alliés

Nicolas Sarkozy, lors de son procès en appel dans l’affaire libyenne, au palais de justice de Paris, le 7 avril 2026.

Sarkozy fragilisé par la lettre-choc de Guéant

Le procès en appel sur le financement présumé libyen de la campagne présidentielle de 2007 a connu un tournant brutal en cette mi-avril 2026. Alors que Nicolas Sarkozy se trouvait au quatrième jour de son interrogatoire devant la cour d'appel de Paris, une lettre de son ancien bras droit Claude Guéant a été lue à l'audience ce mardi 14 avril, provoquant un séisme dans la salle.

Dans ce courrier cinglant, l'ancien secrétaire général de l'Élysée, empêché d'assister au procès pour des raisons de santé, exprime son « écœurement » face aux propos tenus par Nicolas Sarkozy à son encontre. « Tout au long de ma collaboration avec Nicolas Sarkozy, je n'ai jamais été guidé par un intérêt personnel. Je mets quiconque au défi de mettre en doute ma totale loyauté et mon engagement sans faille », y écrit-il notamment. Ces mots, prononcés publiquement devant la cour, ont eu l'effet d'une bombe.

Une révélation sur Kadhafi et l'affaire Senoussi

Dans la même lettre, Claude Guéant va plus loin en décrivant pour la première fois un dîner officiel tenu en Libye en 2007, en présence de Nicolas Sarkozy et de Mouammar Kadhafi. Selon lui, le dictateur libyen aurait sollicité la clémence pour son gendre Abdallah Senoussi, condamné par la justice française à la prison à perpétuité pour avoir commandité l'attentat du DC-10 d'UTA, qui avait coûté la vie à 170 personnes dont 54 Français. Et c'est Nicolas Sarkozy lui-même qui lui aurait demandé de gérer cette requête sensible, avec la formule « Claude, voyez cela » — une expression que l'ex-chef de l'État aurait utilisée à de nombreuses reprises selon son ancien collaborateur.

Cette révélation constitue un élément à charge inédit qui vient directement contredire la ligne de défense de Nicolas Sarkozy, lequel s'efforce depuis le début du procès de démontrer qu'il n'était pas au courant des démarches effectuées par ses proches.

La stratégie « suicidaire » de Sarkozy selon la défense Guéant

Le lendemain, mercredi 15 avril, c'est l'avocat de Claude Guéant, Me Philippe Bouchez El Ghozi, qui a pris la parole sur RTL pour pointer la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy dans l'escalade. Selon lui, c'est l'ex-président qui a déclenché les hostilités en qualifiant son ancien collaborateur de « coupable d'imprudence » lors de la première semaine d'audience, puis en évoquant une « erreur », voire une « faute » à son endroit.

« Je pense en réalité que c'est surtout Nicolas Sarkozy qui a fait basculer le procès en sa défaveur », a déclaré l'avocat, qualifiant la démarche de l'ancien chef de l'État de « stratégie suicidaire ». Il a également dénoncé une incohérence flagrante : en première instance, Nicolas Sarkozy décrivait Claude Guéant comme « un honnête homme » ; il l'accuse aujourd'hui implicitement d'avoir pu agir pour un intérêt personnel, voire financier.

Un coup de poing dans l'estomac

De son côté, Claude Guéant, âgé de 81 ans et gravement malade, a décrit ce revirement comme un « coup de poing dans l'estomac ». Dans son attestation écrite versée au dossier, il précise : « Si, comme c'est vraisemblable, il est sous-entendu que l'intérêt personnel serait un intérêt financier, je tiens à affirmer que je n'ai jamais de ma vie reçu ni sollicité d'argent de quiconque. Le sous-entendre est grave. » Face aux accusations, Nicolas Sarkozy a tenté d'adopter un ton plus mesuré, disant comprendre « qu'il y ait pu avoir beaucoup de tristesse, de regrets, d'aigreur » chez son ancien collaborateur, tout en maintenant ses interrogations sur « des éléments apparus dans le dossier qui ne pouvaient pas relever de son travail ».

Contexte : un procès en appel aux enjeux considérables

Les deux hommes avaient été condamnés en première instance en septembre 2025 dans le cadre de cette affaire retentissante. Nicolas Sarkozy avait écopé de cinq ans de prison, dont deux ferme, pour association de malfaiteurs, tandis que Claude Guéant avait lui aussi été reconnu coupable. Tous deux ont fait appel de ces condamnations, ce qui a conduit à l'ouverture de ce second procès devant la cour d'appel de Paris.

L'affaire du financement libyen est l'une des plus complexes de l'histoire judiciaire française récente. Elle porte sur des soupçons de transferts de fonds depuis le régime de Mouammar Kadhafi pour financer la victoire de Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle de 2007, en échange de contreparties diplomatiques présumées. Les enquêteurs ont notamment mis en lumière des rencontres entre des proches de Sarkozy et Abdallah Senoussi, numéro deux du régime libyen, dès la fin de l'année 2005.

Vers un tournant décisif pour l'ex-chef de l'État

L'affrontement public entre Nicolas Sarkozy et Claude Guéant marque un tournant potentiellement décisif dans ce procès en appel. En choisissant de mettre en cause la probité de son ancien collaborateur le plus fidèle pour tenter d'alléger sa propre responsabilité, l'ex-président a pris un risque juridique et humain considérable. La lettre de Guéant, loin d'être une simple réaction d'amour-propre blessé, apporte des éléments factuels nouveaux — notamment sur le rôle direct de Sarkozy dans la gestion du dossier Senoussi — susceptibles d'influencer l'appréciation des magistrats.

Ce procès illustre plus largement la fragilité des solidarités politiques face aux pressions judiciaires, et la manière dont des années d'alliance peuvent se défaire en quelques audiences. Pour Nicolas Sarkozy, déjà condamné dans plusieurs autres affaires, l'issue de ce procès en appel représente un enjeu existentiel. À l'heure où les débats sur l'indépendance de la justice et les responsabilités politiques demeurent au cœur du débat public — comme en témoignent d'autres dossiers récents tels que la pétition contre la loi Yadan —, le spectacle de deux anciens piliers du pouvoir se livrant une guerre de versions devant les juges résonne bien au-delà du seul prétoire.

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