Des diplômés de l'X interrompent la cérémonie pour dénoncer les multinationales
Le vendredi 12 juin 2026, la traditionnelle remise des diplômes de la promotion X21 de l'École polytechnique, sur le campus de Palaiseau (Essonne), a été marquée par une action de contestation inédite. Alors que la cérémonie battait son plein, une trentaine d'étudiants ont mené une action symbolique et non-violente pour interpeller la direction et les invités. Dans le public, une quarantaine de participants arboraient des masques à l'effigie de Bernard Arnault (PDG de LVMH) et de Patrick Pouyanné (PDG de TotalEnergies), tous deux anciens élèves de l'X.
Le point d'orgue de la perturbation a été l'intervention de deux étudiants fraîchement diplômés, qui ont pris la parole sur scène. « Si aujourd'hui nous sommes diplômés de Polytechnique, nos sentiments sont ambivalents, car notre formation nous prépare trop souvent à servir des intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires en cours », ont-ils déclaré, sous les applaudissements d'une partie des familles présentes. Les manifestants ont scandé « Et un, et deux, et trois degrés : pour Patrick Pouyanné ! », une référence directe à l'impact climatique des activités de TotalEnergies.
La direction de l'école, représentée par sa directrice générale Laura Chaubard, a réagi avec fermeté. Elle a estimé que les étudiants « se trompaient de cible », affirmant que l'établissement n'enseigne pas à « faire la guerre » mais forme à la science et au progrès. « Vous vous attaquez à la science elle-même et à sa capacité de progrès et d'émancipation », a-t-elle lancé, saluant les diplômés « fiers de leur diplôme ». L'école a dénoncé une « instrumentalisation » de la cérémonie par une minorité.
Le malaise grandissant des élèves face aux partenariats industriels
Cette action s'inscrit dans un contexte de mécontentement croissant au sein des grandes écoles d'ingénieurs françaises. Depuis plusieurs années, des collectifs d'élèves de l'X, mais aussi de Centrale ou des Mines, dénoncent l'influence jugée omniprésente des entreprises privées dans les cursus, les stages et les débouchés. Le mouvement, souvent porté par des étudiants engagés dans la lutte contre le dérèglement climatique, critique une formation qui « optimise les profits » sans « interroger les conséquences » des technologies développées.
Polytechnique, école militaire placée sous tutelle du ministère des Armées, entretient depuis longtemps des partenariats étroits avec de grands groupes industriels comme TotalEnergies, Thales ou LVMH. Ces liens se traduisent par des chaires d'enseignement, des financements de recherche et des offres de stages très prisées. Mais pour les étudiants contestataires, ils participent à un système où l'ingénieur devient un rouage d'une économie destructrice. « On nous apprend à développer des technologies sans interroger leurs conséquences, à travailler pour des grandes entreprises dont les activités détruisent le vivant ou alimentent les logiques de guerre », ont dénoncé les deux porte-parole.
Cette prise de parole n'est pas un cas isolé. En 2023 et 2024, d'autres actions avaient déjà eu lieu lors de forums entreprises ou de conférences. Mais la remise des diplômes, moment solennel et très médiatisé, offre une caisse de résonance bien plus large. L'événement a été largement relayé par la presse nationale, de L'Humanité au Huffington Post, en passant par Libération.
Un symbole fort dans un climat social et écologique tendu
Au-delà du simple incident de cérémonie, cette contestation illustre une fracture générationnelle et idéologique au sein de l'élite française. Alors que le pays traverse le deuxième épisode de fortes chaleurs de l'année, comme le rappelle notre article sur la canicule à venir, la question écologique est devenue centrale dans le discours des jeunes diplômés. Ils reprochent aux grandes entreprises de ne pas prendre la mesure de l'urgence climatique, et à leur école de les y préparer sans esprit critique.
La figure de Patrick Pouyanné, en particulier, cristallise les tensions. Ancien X-Ponts, il incarne le parcours classique du polytechnicien devenu patron d'un géant du pétrole, dont les activités sont régulièrement pointées du doigt par les ONG environnementales. Bernard Arnault, lui, est le symbole du luxe et du capitalisme triomphant. En portant leurs masques, les étudiants ont voulu « dénoncer l'emprise du capital sur l'école », comme le souligne le collectif.
Cette remise en question des modèles économiques dominants n'est pas propre à Polytechnique. Elle traverse toutes les grandes écoles, et même le monde de l'entreprise, où certains cadres refusent désormais de travailler pour des secteurs polluants. Pour ces jeunes ingénieurs, la question n'est plus seulement de savoir comment innover, mais pour qui et pour quoi. Comme ils l'ont proclamé sur scène : « Nous lutterons de toutes nos forces contre ceux qui veulent nous envoyer au front. Nous lutterons pour une autre société. »
Commentaires