Mer Noire : navires attaqués, blé bloqué, le monde retient son souffle

tanker near cape rumeli and yum burnu - mer noire photos et images de collection

L'insécurité maritime s'aggrave en mer Noire

La mer Noire est devenue un front à part entière dans la guerre entre l'Ukraine et la Russie. Selon les informations rapportées par BFMTV, les attaques de drones contre des navires commerciaux se sont multipliées ces derniers mois, semant la terreur parmi les marins turcs. Le 5 juin dernier, le navire de pêche turc Duru 67 a été touché par une double frappe de drone au large de la Crimée. « Il y avait du feu et de la fumée, l'explosion nous a soulevés et projetés à gauche et à droite, c'était très puissant », témoigne Ahmet Ozlu, 40 ans, l'un des cinq pêcheurs à bord. Le capitaine, Cuneyt Varlik, 45 ans, a été tué, l'artère carotide tranchée par un éclat. Les survivants, traumatisés, n'ont pas repris la mer.

Ces attaques ne sont pas isolées. La Chambre de commerce maritime de Turquie (IMEAK) recense 226 navires civils et commerciaux attaqués depuis le début de la guerre, dont 163 au cours des huit premiers mois de 2026 seulement. Rien qu'en août, 22 navires appartenant à des armateurs turcs ont été visés. « Il est impossible de travailler en mer Noire », résume Mehmet Ozlu, le frère d'Ahmet, également blessé. Les autorités turques ont convoqué l'ambassadeur d'Ukraine à Ankara après que des garde-côtes ont désigné un drone ukrainien comme responsable de l'attaque contre le Duru 67, qualifiée d'« erreur » par Kyiv.

Un enjeu stratégique majeur

La mer Noire est bien plus qu'une zone de conflit : c'est une artère vitale pour le commerce mondial. Les ports russes et ukrainiens constituent la principale voie d'exportation de céréales, notamment de blé, vers l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe. Or, depuis juillet 2026, les expéditions sont fortement perturbées, faisant craindre une crise alimentaire mondiale. Selon le média algérien TSA, un tiers des cargaisons céréalières mondiales transitent par la mer Noire, autant que le pétrole qui passe par le détroit d'Ormuz. « On peut considérer la mer Noire comme aussi importante pour le commerce mondial du blé que le détroit d'Ormuz l'est pour le commerce mondial du pétrole », alerte Caitlin Welch, experte en sécurité alimentaire au Centre d'études stratégiques et internationales de Washington.

Les prix du blé tendre ont déjà atteint leur plus haut niveau depuis trois ans, entre 300 et 330 dollars la tonne, et pourraient encore grimper. L'Algérie, gros importateur, a déjà acheté plus de 4 millions de tonnes depuis janvier. Les voies alternatives, par route ou par train, sont insuffisantes et coûteuses. « Le monde sous-estime l'impact de ces attaques », prévient Caitlin Welch. La conjugaison de la hausse des prix de l'énergie et des céréales risque de provoquer une inflation record, mettent en garde les économistes.

Des discussions internationales pour débloquer la navigation

Face à cette situation, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé vendredi que plusieurs pays participaient à des discussions pour rétablir le trafic maritime. L'Inde, la Turquie, l'Égypte et plusieurs États du Moyen-Orient sont impliqués. « J'ai eu des conversations séparées avec les dirigeants de ces pays, et notre ministère des Affaires étrangères a également été en contact avec ses homologues », a déclaré Zelensky. Aucun calendrier ni format précis n'a toutefois été communiqué. La Turquie, qui contrôle les détroits reliant la mer Noire à la Méditerranée, occupe une place centrale dans ces négociations.

Cependant, les obstacles restent nombreux. La Russie et l'Ukraine s'accusent mutuellement d'attaquer des navires civils, et les accords précédents, comme l'initiative céréalière de 2022, ont échoué. Pour Charles Sannat, analyste économique, « la mer Noire est bloquée et les exportations de blé aussi, menaçant de faire éclater une nouvelle crise alimentaire notamment en Afrique et dans les pays du Maghreb ». Les investisseurs, cités par Asharq Business, estiment que les risques liés à l'approvisionnement alimentaire ne sont pas encore pleinement intégrés par les marchés, qui se concentrent sur le coût de l'énergie.

Vers une internationalisation du conflit ?

L'implication de pays comme l'Inde, l'Égypte et les États du Moyen-Orient témoigne de la dimension mondiale de la crise. Pour ces nations, la sécurité alimentaire est un enjeu vital. L'Égypte, premier importateur mondial de blé, dépend fortement des livraisons russes et ukrainiennes. L'Inde, bien que producteur, surveille l'évolution des prix. Les pays du Moyen-Orient, déjà fragilisés par les tensions régionales, craignent une flambée des prix du pain.

À plus long terme, la crise en mer Noire pourrait accélérer la diversification des approvisionnements et le développement de routes alternatives, comme le corridor médian passant par l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Mais ces solutions prennent du temps et nécessitent des investissements massifs. En attendant, les marins turcs, eux, restent terrés à terre, convaincus que la mer Noire est devenue trop dangereuse. « En tant qu'État, [l'Ukraine] nous doit une réponse et une compensation, parce que cela a ruiné mon avenir et celui de mes enfants », lance Mehmet Ozlu. Une tragédie humaine qui s'ajoute à une crise économique et alimentaire mondiale en gestation.

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