Une escalade militaire sans précédent
La mer Noire est devenue le théâtre d'une montée des tensions que l'OTAN surveille de près. Samedi 17 octobre, la Roumanie a annoncé avoir abattu deux drones qui avaient pénétré illégalement son espace aérien au-dessus de la mer Noire. Selon le ministère roumain de la Défense, les appareils ont été détectés par les systèmes radar à environ 120 kilomètres à l'est de l'île Serpent, se dirigeant vers le sud-ouest. Des avions F-16 de l'armée de l'air roumaine ont été engagés pour les intercepter. Le ministre de la Défense, Radu Miruta, a précisé sur Facebook que les drones avaient été pris pour cible "il y a quelques minutes" après avoir violé l'espace aérien roumain, sans toutefois identifier leur origine. La ministre des Affaires étrangères, Oana Toiu, a assuré sur X que "la mer Noire va être à nouveau sûre" et a informé les alliés de la Roumanie.
Cet incident intervient quatre jours avant une réunion spéciale de l'OTAN à Bruxelles, prévue mardi 20 octobre, consacrée à la défense et à la dissuasion en mer Noire. Depuis le début du mois, les incidents imputés à des drones russes se multiplient au large des côtes roumaines et bulgares. Au moins sept navires de commerce auraient été attaqués ces derniers jours, selon le portail eurotopics.net, qui cite des médias européens. On ne connaît pas encore l'identité des auteurs de ces attaques, mais leur répétition fait craindre une nouvelle escalade.
L'UE dénonce une "escalade dangereuse et inacceptable"
Mardi 20 octobre, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a vivement réagi devant les eurodéputés à Strasbourg. "Six attaques en dix jours, par des drones soupçonnés d'appartenir à la Russie, constituent une escalade dangereuse et inacceptable en mer Noire", a-t-elle déclaré. Elle a accusé Moscou de "s'en prendre aux infrastructures agricoles ukrainiennes, notamment aux ports de la mer Noire et du Danube, aux points de passage frontaliers, aux installations d'exportation, aux navires et aux voies de navigation, tout en détruisant des infrastructures de stockage de céréales". Selon elle, "la Russie utilise délibérément l'alimentation comme une arme, compromettant ainsi la sécurité alimentaire mondiale, en particulier en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient".
La mer Noire constitue une artère maritime essentielle pour l'exportation mondiale de céréales, de ressources énergétiques et de matières premières industrielles. Sa stabilité est donc vitale pour la sécurité alimentaire et énergétique internationale. Les attaques récentes menacent directement les routes commerciales qui traversent cette région. Dans son analyse, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung souligne que si la mer Noire devient une zone à risques, les prix du transport et des assurances augmenteraient inéluctablement, entraînant une hausse des prix des céréales. La Russie et l'Ukraine comptent parmi les plus gros fournisseurs de la planète.
Un contexte alimentaire déjà fragile
Kaja Kallas a rappelé que si les stocks mondiaux de céréales sont plus importants qu'en 2022 – année où la Russie avait bloqué 20 millions de tonnes de céréales ukrainiennes –, le système alimentaire mondial est désormais confronté à une "tempête du siècle". Elle a cité pêle-mêle un phénomène "super El Niño", des sécheresses dans les deux hémisphères et un conflit au Moyen-Orient qui entrave les exportations d'engrais. Les tensions en mer Noire s'ajoutent à celles qui affectent déjà le détroit d'Ormuz, dans le Golfe, et celui de Bab el-Mandeb, à l'entrée de la mer Rouge, autres voies majeures du transport maritime mondial.
Une situation qui rappelle les pires heures de la guerre
Depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, la mer Noire est devenue un enjeu stratégique majeur. En 2022, le blocage des ports ukrainiens par la Russie avait provoqué une flambée des prix alimentaires mondiaux et fait peser une menace de famine sur plusieurs pays dépendants des importations de céréales. Un accord céréalier, conclu sous l'égide de l'ONU et de la Turquie, avait permis de rétablir partiellement les exportations avant d'être remis en cause par Moscou. Aujourd'hui, la donne a changé : l'Ukraine est désormais en mesure de se défendre et de cibler les exportations russes, comme le note la Süddeutsche Zeitung. Mais cette capacité de riposte ne fait qu'accroître les risques d'escalade dans une zone déjà hautement militarisée.
La Bulgarie, voisine de la Roumanie, a également été touchée par ces incidents. Le site bulgare Webcafé rapporte que le gouvernement a convoqué l'ambassadrice russe, Eleonora Mitrofanova, alors que le Premier ministre Roumen Radev avait initialement souligné l'absence de preuves claires. Pour Webcafé, il faut "cesser de louvoyer et signifier clairement qu'un tel comportement est inacceptable de la part de la Russie". Cette prise de position illustre la pression croissante sur les pays riverains de la mer Noire, membres de l'OTAN, pour qu'ils adoptent une ligne plus ferme face aux agissements russes.
Quelles perspectives pour la sécurité régionale et mondiale ?
La réunion de l'OTAN mardi à Bruxelles devrait aboutir à des annonces sur le renforcement de la présence alliée en mer Noire. Les États-Unis et leurs alliés pourraient décider d'augmenter les patrouilles aériennes et navales, voire de déployer des systèmes de défense antiaérienne supplémentaires dans les pays riverains. La Roumanie, qui abrite déjà une base de l'OTAN à Constanta, pourrait voir son rôle s'accroître. Toutefois, une telle militarisation risque d'aggraver les tensions avec Moscou, qui considère la mer Noire comme sa zone d'influence.
Sur le plan alimentaire, la communauté internationale appelle à un cessez-le-feu permettant la libre circulation des navires céréaliers. La Süddeutsche Zeitung plaide pour "obtenir une trêve pour assurer le passage des céréales", estimant que "cela est dans l'intérêt de tous". Mais les négociations semblent dans l'impasse, et les attaques de drones pourraient dissuader les armateurs de naviguer dans la région, ce qui aurait des répercussions bien au-delà de l'Ukraine et de la Russie. Les pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, fortement dépendants des importations de blé, sont en première ligne. La sécurité alimentaire mondiale pourrait devenir la prochaine victime collatérale de la guerre en Ukraine.
Alors que la mer Noire concentre toutes les attentions, d'autres crises humanitaires et sécuritaires continuent de mobiliser la communauté internationale, comme en témoigne la récente alerte de Thomas Buberl sur les violences urbaines. Mais c'est bien en mer Noire que se joue, ces jours-ci, une partie de la stabilité mondiale.
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