Kostiantynivka en «zone grise» : les troupes russes à l'intérieur de la ville
Depuis plusieurs jours, la ville stratégique de Kostiantynivka, dans l'oblast de Donetsk, est le théâtre de combats d'une intensité nouvelle. Des unités russes sont parvenues à s'infiltrer à l'intérieur même de la cité industrielle, transformant le champ de bataille en une «zone grise» permanente, où aucun des deux camps n'exerce un contrôle total.
Selon des soldats ukrainiens interrogés par le service ukrainien de BBC News, l'armée russe opère désormais par petites unités – estimées à un peu plus d'une centaine d'hommes par le général de brigade Oleksandr Bakulin – qui menacent les arrières des lignes de défense ukrainiennes. «La situation est bien plus tendue et instable que ce qui est présenté officiellement», confie un opérateur de drone ukrainien, décrivant la difficulté de traquer des unités infiltrées dans un environnement urbain dense.
«Kostiantynivka n'est pas encerclée», assure le général Bakulin, coordinateur de la défense du secteur, qui maintient que les forces ukrainiennes contrôlent la situation. Mais les témoignages de terrain et les images satellite suggèrent une réalité plus complexe : les lignes sont floues, les positions évoluent rapidement, et les incursions russes se multiplient, notamment aux abords nord, près de la route menant à Droujkivka.
La ceinture fortifiée du Donbass sous pression
Kostiantynivka n'est pas une ville comme les autres. Elle constitue le maillon sud de la «ceinture fortifiée» ukrainienne, une chaîne de villes fortifiées qui court sur environ 50 kilomètres, de Sloviansk au nord à Kostiantynivka au sud, en passant par Kramatorsk et Droujkivka. Cet ensemble urbain, surnommé l'agglomération de Kramatorsk, est le dernier verrou avant que les forces russes ne puissent revendiquer le contrôle total de l'oblast de Donetsk.
«Tout au long de la guerre à grande échelle, malgré leurs meilleurs efforts pour attaquer de l'est, du nord et du sud, les forces russes ont été retenues aux abords de ces villes, jusqu'à présent», analyse Francis Farrell, journaliste au Kyiv Independent. La situation est d'autant plus critique que, depuis 2024, la ligne de front s'est dangereusement rapprochée de Kostiantynivka sur deux flancs : les Russes ont poussé dans Toretsk au sud-est et dans Tchassiv Iar au nord-est, où les deux camps étaient embourbés dans des combats urbains d'une extrême brutalité.
Aujourd'hui, l'infiltration russe dans Kostiantynivka ouvre une brèche potentielle dans ce dispositif défensif que l'Ukraine tient depuis 2014. Si la ville venait à tomber, la route serait ouverte vers Kramatorsk et Sloviansk, les deux dernières grandes villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien.
Une guerre d'usure et d'infiltration
La tactique russe, désormais bien rodée, consiste à ne pas attaquer de front les positions fortifiées, mais à les contourner, à les encercler et à attaquer leurs lignes d'approvisionnement. «Avec leur méthode éprouvée, les forces russes ne frappent pas de front la ville fortifiée, mais la prennent en tenaille par plusieurs pointes, l'encerclent, attaquent les lignes d'approvisionnement, placent les défenseurs dans des poches de feu, puis la conquièrent», décrit le site The Gateway Pundit.
Sur le terrain, cela se traduit par une guerre de drones et d'artillerie permanente. Les artilleurs du groupe d'armées «Youjnaïa» ont détruit un dépôt de munitions et une zone de déploiement temporaire des forces ukrainiennes, selon des sources russes. De leur côté, les Ukrainiens tentent de neutraliser les unités infiltrées à l'aide de drones FPV, mais la densité du tissu urbain rend ces opérations extrêmement périlleuses.
Quelles implications pour la suite du conflit ?
La bataille de Kostiantynivka s'inscrit dans un contexte plus large où, malgré les succès ukrainiens dans la guerre des drones – notamment les frappes spectaculaires contre les raffineries de Moscou et les infrastructures en Crimée –, le front terrestre reste sous pression.
«Alors qu'une vague de gros titres positifs parle de raffineries russes en flammes et de logistique paralysée, la bataille pour la légendaire ceinture fortifiée de la région du Donbass a véritablement commencé», résume Francis Farrell. L'Ukraine, si elle a repris l'avantage dans certains aspects de la guerre électronique et des drones, souffre d'une crise aiguë de main-d'œuvre et de difficultés logistiques sur une ligne de front saturée de drones.
La chute éventuelle de Kostiantynivka ne mettrait pas fin à la guerre, mais elle marquerait un tournant stratégique majeur. Elle rapprocherait Moscou de son objectif déclaré de contrôle total du Donbass et contraindrait Kiev à une nouvelle réorganisation de ses lignes de défense, peut-être en se repliant sur les bastions de Kramatorsk et Sloviansk.
«La réponse de l'Ukraine au défi de Kostiantynivka pourrait être déterminante pour savoir si cette ville industrielle sera connue comme la dernière grande forteresse que la Russie a prise, ou comme le début de la fin pour le Donbass ukrainien», conclut le Kyiv Independent.
À l'heure où l'attention médiatique mondiale se concentre sur les frappes de drones sur Moscou et les négociations diplomatiques, c'est pourtant bien dans les ruines de Kostiantynivka que se joue peut-être l'avenir immédiat de cette guerre.
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