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Johnny Somali jugé en Corée du Sud : deepfakes, vandalisme et jusqu'à 10 ans de prison pour le streamer controversé

Qui est Johnny Somali, le streamer qui défraie la chronique en Asie ?

Ismael Ramsey Khalid, connu sous le pseudonyme de Johnny Somali, est un créateur de contenu américain qui s'est tristement illustré par des comportements provocateurs filmés en direct sur des plateformes de streaming, notamment Kick, alternative moins réglementée que Twitch. Son modèle repose sur la transgression : insultes, provocations racistes, intrusions dans l'espace public et mises en scène délibérément choquantes, le tout diffusé en temps réel devant des milliers de spectateurs.

Avant de s'attaquer à la Corée du Sud, c'est au Japon que le streamer s'était forgé une sinistre réputation. Il y filmait notamment des séquences dans lesquelles il criait « Hiroshima » dans des rames de métro bondées, une provocation directe visant la mémoire des victimes du bombardement atomique de 1945. Ce type de comportements lui avait déjà valu des démêlés avec les autorités japonaises et une vague d'indignation internationale. Loin de s'en tenir là, Johnny Somali a reproduit — et amplifié — ce schéma à Séoul, avec des conséquences judiciaires potentiellement bien plus lourdes.

Les deux affaires qui l'opposent à la justice sud-coréenne

La dégradation d'un monument de la Seconde Guerre mondiale

Le 5 novembre 2024 marque un tournant dans le parcours judiciaire du streamer. Ce jour-là, en pleine session live sur Kick, Johnny Somali s'en prend physiquement à un monument commémorant les victimes de l'esclavage sexuel pratiqué par l'armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Ces femmes, désignées sous le terme de « femmes de réconfort », sont au cœur d'une mémoire collective douloureuse en Corée du Sud, et leurs monuments font l'objet d'une protection symbolique et légale forte dans le pays.

La scène, filmée et diffusée en direct, a immédiatement suscité une vive réaction des autorités. Johnny Somali a été interpellé par la police sud-coréenne peu après les faits. Outre son arrestation, il s'est vu interdire de quitter le territoire coréen dans l'attente de l'issue des procédures judiciaires. Le chef d'accusation lié à cet acte de vandalisme sur un site mémoriel est particulièrement grave : il expose le streamer à une peine pouvant atteindre dix ans d'emprisonnement en vertu du droit sud-coréen.

Le deepfake d'une streameuse coréenne : une loi récente au cœur du débat

Parallèlement à cette affaire, une seconde accusation pèse sur le créateur de contenu. Johnny Somali est soupçonné d'avoir utilisé un outil d'intelligence artificielle générative — en l'occurrence Hailuo AI — pour fabriquer une vidéo dans laquelle il apparaît en train d'embrasser une jeune femme ressemblant à Bongbong, une streameuse sud-coréenne populaire. La vidéo, depuis supprimée des principales plateformes, comportait néanmoins un filigrane visible trahissant son caractère artificiel.

La streameuse concernée avait dans un premier temps déposé plainte avant de se rétracter. Mais en Corée du Sud, la question des deepfakes est devenue une priorité législative. Une loi adoptée le 26 septembre 2024 renforce la criminalisation de ce type de contenu, en particulier lorsqu'il revêt un caractère sexuellement explicite. Les peines encourues peuvent alors atteindre sept ans de prison, assorties d'une amende d'environ 20 000 dollars. Le gouvernement sud-coréen, très attentif aux dérives liées à l'IA générative, pourrait décider de poursuivre l'affaire indépendamment du retrait de plainte de la victime directe.

Le contexte légal : la Corée du Sud face aux abus numériques

La Corée du Sud fait figure de pionnière mondiale dans la lutte contre les usages malveillants de l'intelligence artificielle. Longtemps confrontée à une épidémie de deepfakes non consentis — notamment à caractère pornographique ciblant des femmes ordinaires ou des célébrités —, la société civile et les institutions ont exercé une pression croissante sur le législateur pour durcir l'arsenal juridique.

La loi de septembre 2024 s'inscrit dans cette dynamique. Elle ne se contente plus de sanctionner la diffusion de contenus falsifiés : elle cible aussi leur création, même lorsqu'elle n'est pas explicitement sexuelle, dès lors qu'elle porte atteinte à l'image ou à la réputation d'une personne réelle. Dans ce cadre, le cas Johnny Somali constitue un test grandeur nature pour l'application effective de ces nouvelles dispositions à l'égard de ressortissants étrangers.

Vers un procès emblématique ?

L'affaire Johnny Somali dépasse le simple fait divers. Elle cristallise plusieurs enjeux contemporains majeurs : la régulation du streaming en direct, la responsabilité des plateformes comme Kick qui hébergent des contenus borderline, et la capacité des États à faire respecter leurs lois numériques auprès d'acteurs internationaux.

Son interdiction de quitter le territoire sud-coréen signale que les autorités prennent le dossier très au sérieux. Cumulées, les deux affaires exposent le streamer à une peine théorique de plusieurs années de réclusion, dans un pays où la justice se montre particulièrement ferme sur les atteintes à la mémoire nationale et aux droits numériques des individus.

Pour les observateurs du secteur, ce jugement pourrait faire jurisprudence et envoyer un signal fort à tous les créateurs de contenu qui exploitent la provocation culturelle ou technologique comme fonds de commerce, en misant sur l'impunité géographique qu'offre (ou semblait offrir) internet.