Gadi Eisenkot : l'ancien chef d'armée qui bouscule la campagne israélienne

Israel's former army chief of staff Gadi Eisenkot addresses a press conference in the central city of Ramat Gan on August 14, 2022. Eisenkot...

L'ascension fulgurante d'Eisenkot dans les sondages

Alors qu'Israël se prépare pour des élections législatives cruciales, prévues pour septembre ou octobre 2026, un nouveau visage s'impose dans le paysage politique : Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major et dirigeant du parti centriste Yashar. Selon un récent sondage de la radiotélévision publique KAN, publié le 17 juin, Yashar atteint désormais 21 sièges, talonnant le Likoud de Benjamin Netanyahu (23 sièges) et devançant le parti Together de Naftali Bennett et Yaïr Lapid (17 sièges). Cette progression spectaculaire intervient dans un contexte géopolitique tendu, marqué par l'annonce d'un mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran.

Le sondage révèle que 55 % des Israéliens s'opposent à cet accord, tandis que 70 % estiment que l'Iran reste une menace malgré le nouveau texte. Ce rejet populaire profite directement à Eisenkot, perçu comme un homme fort en matière de sécurité, face à un Netanyahu affaibli et un Bennett en perte de vitesse. En seulement deux semaines, Together a perdu cinq sièges par rapport au dernier sondage Maariv, et onze depuis son pic. Les commentateurs politiques s'interrogent désormais sur l'avenir de Bennett, certains suggérant qu'il pourrait être contraint de s'allier avec Eisenkot.

Un duel pour la tête du bloc d'opposition

La question centrale qui agite la classe politique israélienne est désormais : qui mènera le bloc d'opposition face à Netanyahu ? Selon le sondage KAN, les électeurs plébiscitent Eisenkot pour ce rôle, avec 32 % d'opinions favorables contre 22 % pour Bennett. Un chiffre d'autant plus frappant que 31 % des sondés estiment qu'aucun des deux ne devrait prendre la tête du bloc. Cette préférence marque un tournant : Eisenkot, dont le parti n'existe que depuis septembre 2025, s'impose comme le principal challenger du Premier ministre sortant.

Dans une interview à 103FM, Bennett a tenté de minimiser les tensions, déclarant : « Je ferai tout au monde pour remplacer ce très mauvais gouvernement. Je ne laisserai pas l'ego être un facteur. » De son côté, Eisenkot se dit prêt à s'effacer si l'intérêt du bloc l'exige. Mais les récentes déclarations des deux hommes, rapportées par Haaretz, montrent que les ego sont bel et bien en jeu. La possibilité d'une fusion entre Yashar, Together et d'autres partis centristes semble chaque jour plus lointaine, alors qu'Eisenkot gagne en autonomie.

La controverse autour de l'anglais d'Eisenkot

Dans cette campagne électorale déjà tendue, le Likoud a tenté une attaque inattendue : ridiculiser le niveau d'anglais d'Eisenkot. Un clip vidéo le montrant s'exprimant avec un accent hébreu marqué a été diffusé par Yonatan Urich, conseiller stratégique de Netanyahu. Ce dernier, inculpé deux jours plus tard pour transmission d'informations classifiées, a reconnu que le Likoud avait lancé une campagne de moquerie après qu'Eisenkot a défié Netanyahu à un débat public.

Cette polémique, analysée par Susan Hattis Rolef dans le Jerusalem Post, soulève une question de fond : la maîtrise de l'anglais est-elle une qualification nécessaire pour diriger Israël ? Pour beaucoup, cette attaque sent le désespoir d'un camp qui voit son avance fondre. Eisenkot, ancien chef d'état-major de 2015 à 2019, est respecté pour son parcours militaire et son expérience gouvernementale (ministre sans portefeuille dans le cabinet Netanyahu de 2023 à 2024). Mais sa relative inexpérience politique et ses difficultés linguistiques pourraient être utilisées contre lui dans la dernière ligne droite de la campagne.

Un contexte géopolitique explosif : l'accord US-Iran

L'annonce du mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran a profondément bouleversé la donne politique israélienne. Netanyahu, qui a construit sa carrière sur une ligne dure contre Téhéran, se retrouve fragilisé. Le Premier ministre, qui avait qualifié l'accord de « mauvaise » et de « dangereux » lors d'une conférence de presse le 15 juin, peine à convaincre une opinion publique largement hostile au texte. Selon le sondage, 55 % des Israéliens s'y opposent, et 70 % restent convaincus que l'Iran demeure une menace.

Cette défiance profite à Eisenkot, dont le discours sécuritaire rassure. Ancien chef de l'armée, il incarne une forme de fermeté face à l'Iran, tout en se montrant plus ouvert que Netanyahu sur la question palestinienne (il soutiendrait une solution à deux États, selon certaines sources). Dans un documentaire intitulé « Israel's Next Leader », disponible sur la plateforme Izzy, Eisenkot s'exprime peu sur les sujets épineux comme la réforme judiciaire ou la responsabilité du 7 octobre 2023, mais il gagne en crédibilité en abordant directement les enjeux sécuritaires.

Bennett et Lapid : le bloc d'opposition en ordre dispersé

Face à la percée d'Eisenkot, les autres chefs de l'opposition tentent de réagir. Naftali Bennett, qui fut Premier ministre entre 2021 et 2023, voit son parti Together reculer. Selon Haaretz, il s'est dit prêt à « laisser son ego de côté » pour sauver le bloc anti-Netanyahu. Mais ses déclarations peinent à convaincre. Avigdor Liberman, chef de Yisrael Beytenu, revendique quant à lui la tête du bloc en raison de sa plus longue expérience politique.

La situation est d'autant plus complexe que les partis de gauche, comme le parti démocrate, ne sont pas considérés comme des acteurs pertinents dans ce jeu d'alliances. Le bloc des partis opposés à Netanyahu totalise actuellement 57 sièges, contre 52 pour la coalition sortante. Mais sans une direction claire et unie, ces forces risquent de s'éparpiller. Le défi est de taille : trouver un leader capable de fédérer les électeurs de droite modérée, de centre et de gauche, tout en attirant les déçus du Likoud.

Les leçons du passé : Netanyahu, le vétéran aux multiples vies

Malgré les sondages défavorables, il serait imprudent d'enterrer Netanyahu trop vite. Le Premier ministre, au pouvoir depuis 2009 (avec une brève interruption), est un vétéran de la politique israélienne. Il a survécu à des scandales, des procès, des crises militaires et des rivalités internes. Dans un article du Times of Israel, le journaliste Sheldon Kirshner rappelle que « Netanyahu, un opérateur agile et habile, pourrait bien surprendre ses adversaires ». Le documentaire sur Eisenkot, pour flatteur qu'il soit, échoue selon lui à expliquer pourquoi l'ancien général serait mieux qualifié que Bennett ou Lapid pour diriger le pays.

Netanyahu reste en tête sur la question de l'aptitude à la fonction de Premier ministre, avec 41 % des suffrages contre 33 % pour Eisenkot, et 26 % qui ne voient aucun des deux comme adapté. Son parti, le Likoud, conserve 23 sièges et reste le premier parti du pays. De plus, la date exacte des élections n'est pas encore fixée, et tout peut arriver d'ici là. Netanyahu pourrait décider de ne pas se représenter, pour raisons de santé ou par calcul politique, comme l'a suggéré le président américain Donald Trump le 11 juin. Dans ce cas, la donne changerait du tout au tout.

Perspectives : vers une recomposition du paysage politique israélien ?

L'irruption d'Eisenkot sur le devant de la scène politique israélienne pourrait annoncer une recomposition profonde du paysage partisan. Son parti Yashar, dont le nom signifie « juste » ou « droit », attire un électorat centriste lassé des clivages traditionnels entre droite et gauche. Sa promesse de renouvellement et de sérieux séduit au-delà de son socle initial. Mais pour l'instant, le chemin vers le pouvoir reste semé d'embûches. La fragmentation de l'opposition, la force de résistance de Netanyahu et l'incertitude géopolitique rendent toute prévision hasardeuse.

La question de l'accord avec l'Iran sera centrale dans les semaines à venir. Alors que les prix des carburants en Europe pourraient être impactés par ce nouveau contexte (comme le suggère un article sur l'accalmie avant l'accord sur l'Iran), Israël doit trouver sa place dans un équilibre régional mouvant. Eisenkot semble pour l'instant le mieux placé pour incarner cette quête de stabilité, mais il devra encore convaincre au-delà des cercles sécuritaires. La campagne ne fait que commencer, et les rebondissements ne manqueront pas.

L'équation personnelle : entre parcours militaire et ambition politique

Gadi Eisenkot n'est pas un novice en politique : il a été ministre sans portefeuille dans le gouvernement d'union nationale dirigé par Netanyahu entre 2023 et 2024. Mais c'est la première fois qu'il mène une campagne en tant que chef de parti. Son profil d'ancien chef d'armée, apprécié pour sa discrétion et sa compétence, contraste avec la verbosité de Netanyahu et l'ambition affichée de Bennett. Dans un pays où la sécurité est une préoccupation quotidienne, ce capital de confiance est précieux.

Cependant, Eisenkot devra aussi répondre à des questions plus politiques. Quelle est sa position sur la réforme judiciaire ? Sur la colonisation ? Sur la solution à deux États ? Jusqu'à présent, il a esquivé ces sujets, préférant se concentrer sur la sécurité et la critique du gouvernement sortant. Mais à mesure qu'il gagne en popularité, les attentes se précisent. Saura-t-il rester au-dessus de la mêlée tout en définissant un projet clair pour l'avenir d'Israël ? La réponse à cette question déterminera peut-être s'il devient vraiment le prochain leader du pays.

Une campagne qui s'internationalise

L'élection israélienne attire également l'attention au-delà de ses frontières. Les échos de la campagne d'Eisenkot, jusqu'à des questions aussi périphériques que son niveau d'anglais, sont relayés par les médias internationaux. Dans un monde où la diplomatie est de plus en plus médiatisée, la capacité à s'exprimer dans la langue de Shakespeare peut devenir un enjeu. Le Likoud l'a bien compris, lui qui a tenté de faire de cette faiblesse un argument. Mais cette attaque pourrait se retourner contre ses auteurs : pour de nombreux Israéliens, un Premier ministre qui parle avec un accent hébreu est avant tout un Israélien authentique.

En parallèle, des sujets comme la politique migratoire de l'UE ou les hubs de retour pour migrants, qui agitent l'Europe, n'ont qu'un écho limité en Israël, où le débat est dominé par la sécurité et l'avenir des territoires. Mais la campagne de 2026 montre que les questions de soft power et d'image comptent aussi. La présence d'Eisenkot dans un documentaire et les attaques du Likoud sur son anglais prouvent que la politique israélienne est entrée dans l'ère du storytelling.

Commentaires