Tensions autour de l'Eurodrone : Dassault réclame une compensation à Airbus
Alors que le salon ILA de Berlin bat son plein, le programme européen de drone MALE (Medium Altitude Long Endurance) Eurodrone est secoué par une nouvelle polémique. Selon des sources concordantes, Dassault Aviation aurait officiellement demandé une compensation financière à Airbus, leader industriel du programme, en raison d'une réduction significative des commandes françaises. Cette information, révélée en exclusivité par Reuters, intervient dans un climat déjà tendu après l'effondrement du projet d'avion de combat franco-allemand FCAS (Future Combat Air System), abandonné par Berlin plus tôt cette semaine.
Le cœur du litige porte sur la décision de Paris, inscrite dans le dernier projet de loi de programmation militaire (LPM), de ne pas financer l'achat d'Eurodrone avant 2035. La France, pourtant l'un des quatre pays lanceurs (avec l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne), justifie ce recul par l'arrivée de solutions alternatives, jugées plus adaptées aux conflits de haute intensité et moins onéreuses. Cette décision a des conséquences directes sur la répartition des charges de travail, basée sur le principe européen du « geo return » (retour géographique), où chaque pays reçoit des contrats proportionnels à son investissement initial.
Une demande de compensation qui envenime les relations
Dassault Aviation, chargé de développer les systèmes de contrôle de vol et de communication de l'Eurodrone, estime que le désengagement français entraîne une perte d'investissement et de charge de travail pour ses équipes. La firme dirigée par Éric Trappier chercherait donc à obtenir d'Airbus un dédommagement pour ces manques à gagner. Les trois sources proches du dossier citées par Reuters indiquent que la demande a été formulée, mais sans préciser le montant réclamé.
Airbus, contacté par Reuters, n'a pas souhaité commenter directement la situation, renvoyant vers ses déclarations d'avril. Son PDG, Guillaume Faury, avait alors indiqué que le projet Eurodrone était « très susceptible d'avancer avec une configuration légèrement différente » suite au changement de position du ministère français des Armées. De son côté, Dassault Aviation a refusé de s'exprimer, renvoyant également vers Airbus. Le ministère français des Armées n'a pas répondu aux sollicitations.
Un programme européen clé pour l'autonomie stratégique
L'Eurodrone est un programme ambitieux, conçu pour doter l'Europe d'un drone de surveillance et de reconnaissance (ISTAR : Intelligence, Surveillance, Target Acquisition, and Reconnaissance) de haute performance. Son objectif principal est de réduire la dépendance du continent vis-à-vis des technologies américaines (comme le MQ-9 Reaper) et israéliennes. Quatre pays se sont engagés à acheter un total de 60 appareils, avec une mise en service initialement prévue pour 2025.
Cependant, le projet a accumulé les retards. Le premier vol, repoussé à plusieurs reprises, est désormais programmé pour 2027. Dès 2019, un rapport de sénateurs français qualifiait l'Eurodrone « d'appareil lourd et coûteux », pointant du doigt des divergences dans les spécifications techniques entre les partenaires. L'armée de l'air française avait également exprimé des réserves sur la pertinence de l'appareil face aux évolutions rapides du champ de bataille.
Un contexte géopolitique et budgétaire tendu
Cette nouvelle crise intervient dans un contexte où la coopération industrielle de défense en Europe est mise à rude épreuve. Après l'arrêt du FCAS par Berlin, le programme Eurodrone devient le deuxième des trois grands projets franco-allemands, lancés lors du sommet de 2017, à être fragilisé. Le troisième, le char MGCS (Main Ground Combat System), est également en proie à des retards et des désaccords.
La décision française de suspendre ses achats s'explique aussi par une réévaluation des priorités budgétaires et stratégiques. Paris semble privilégier des solutions plus agiles, potentiellement moins coûteuses et plus facilement déployables dans des conflits de haute intensité, à l'image de la guerre en Ukraine. Cette orientation met en lumière les divergences persistantes entre les États européens sur leurs doctrines d'emploi des drones et sur l'équilibre entre capacités haut de gamme et solutions plus pragmatiques.
Airbus tente de rassurer sur l'avenir du projet
Malgré ces tensions, Airbus Defence and Space s'efforce de maintenir une façade de sérénité. Présent au salon ILA Berlin 2026, le responsable d'Airbus DS pour la puissance aérienne, Jean-Brice Dumont, a réaffirmé l'engagement de la France. « La France reste engagée dans le programme – nous avions quatre nations au début, et nous en avons quatre aujourd'hui », a-t-il déclaré à Janes le 11 juin 2026. Il a minimisé les informations de presse, les qualifiant de « bruit », et rappelant que les ajustements de calendrier de commandes sont fréquents dans les programmes de coopération.
Cette communication vise à rassurer les partenaires industriels et les gouvernements, mais elle ne dissipe pas les inquiétudes. Le fait qu'une nation fondatrice réduise drastiquement ses achats potentiels pose question sur l'avenir économique du programme. Le montant total du projet est estimé à 7 milliards d'euros, et une baisse des commandes françaises pourrait entraîner une augmentation des coûts unitaires pour les autres partenaires.
Un portefeuille drones en pleine expansion chez Airbus
En parallèle de la gestion de crise sur l'Eurodrone, Airbus profite du salon ILA pour présenter une gamme complète de drones, démontrant sa volonté de couvrir l'ensemble du spectre des besoins militaires. Mike Schoellhorn, PDG d'Airbus Defence and Space, a souligné que son entreprise propose « l'ensemble des capacités sans pilote requises pour la guerre multi-domaines moderne ».
Parmi les innovations présentées figurent le U145, version sans pilote de l'hélicoptère H145, et le U760 Ravenstorm, un drone de combat collaboratif (UCCA) conçu pour opérer aux côtés de chasseurs pilotés. Ce dernier, avec une envergure de 10 mètres et une longueur de 13 mètres, est destiné à des missions de frappe air-sol et air-air. Cette stratégie de diversification montre qu'Airbus ne mise pas tout sur l'Eurodrone, mais développe des alternatives plus agiles, comme le Ravenstorm, qui pourraient à terme cannibaliser le marché du MALE.
Perspectives : quel avenir pour la coopération européenne de défense ?
Le feuilleton de l'Eurodrone illustre les difficultés structurelles de la coopération européenne en matière de défense. Les divergences d'intérêts nationaux, les cycles budgétaires asynchrones et les visions stratégiques différentes (guerre de haute intensité vs. opérations de stabilisation) freinent la concrétisation des grands projets.
La demande de compensation de Dassault à Airbus pourrait créer un précédent dangereux. Elle ouvre la voie à une judiciarisation des relations entre industriels, ce qui nuirait à la confiance mutuelle, pourtant indispensable à la réussite de futurs programmes. À plus long terme, cet épisode pourrait renforcer la tendance des États à se tourner vers des solutions nationales ou vers l'acquisition de drones sur étagère, notamment américains, israéliens ou turcs, brisant ainsi l'ambition d'une autonomie stratégique européenne.
Le spectre d'un éclatement du programme
Reste à savoir si la France officialisera un retrait complet du programme, comme certains médias l'avaient suggéré. Les déclarations d'Airbus à Berlin laissent entendre que Paris reste à bord, mais avec un engagement financier revu à la baisse. Cette situation de flou pourrait durer jusqu'à l'adoption définitive de la LPM.
Pendant ce temps, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne devront décider si elles poursuivent seules ou si elles cherchent de nouveaux partenaires. Cette crise, couplée à celle du FCAS, pourrait sonner le glas de l'ambition affichée par Emmanuel Macron et Angela Merkel en 2017 de bâtir une Europe de la défense autour de systèmes d'armes souverains. Pour les industriels, l'heure est à la négociation, alors que les armées, elles, ont un besoin urgent de capacités drones, comme le montre l'actualité des conflits récents.
En attendant une décision politique claire, le programme Eurodrone reste suspendu à un fil, symbole des espoirs et des déceptions de la défense européenne.
Commentaires