Un pacte qui a changé la donne : deux ans de partenariat stratégique entre Pyongyang et Moscou
Ce 19 juin 2026, cela fait exactement deux ans que Vladimir Poutine et Kim Jong-un ont signé à Pyongyang un traité de défense mutuelle, scellant l'alliance la plus étroite entre la Russie et la Corée du Nord depuis la chute de l'URSS. En deux ans, ce partenariat a profondément transformé la guerre en Ukraine, renforcé l'isolement diplomatique de Pyongyang tout en lui offrant des leviers inédits, et provoqué une recomposition des équilibres en Asie du Nord-Est.
Selon l'analyse du média indépendant Kyiv Independent, l'accord a permis à la Russie de recevoir des millions d'obus d'artillerie nord-coréens – entre 8 et 11 millions de munitions de 122 mm et 152 mm, transportées par au moins quatre navires russes ayant effectué 112 voyages vers la Corée du Nord en deux ans et demi. Ces livraisons ont couvert jusqu'à 50 % des besoins en artillerie de l'armée russe sur le front ukrainien. En 2025, Kyrylo Budanov, alors chef du renseignement militaire ukrainien, estimait que 40 % des obus utilisés par la Russie provenaient de Corée du Nord.
De son côté, Pyongyang a envoyé des troupes combattre aux côtés des forces russes en Ukraine, une première pour un État étranger depuis la guerre de Corée. Des missiles nord-coréens ont frappé des villes ukrainiennes, et l'armée nord-coréenne a fourni un contingent qui, bien que difficile à quantifier précisément, a contribué à alléger la pression sur les effectifs russes.
Une transaction gagnant-gagnant
« La relation est transactionnelle », résume Anar Shaikenova, directrice du Centre de recherche stratégique sur la RPDC à l'Université KIMEP au Kazakhstan. « La Russie avait besoin d'un allié, d'armes et d'hommes pour continuer à se battre ; la Corée du Nord avait besoin d'argent, de technologie et d'une porte de sortie de son isolement. »
Pour Moscou, le calcul est simple : l'artillerie nord-coréenne a permis de compenser les pertes russes et de maintenir un rythme de tirs élevé, tandis que les soldats nord-coréens ont libéré des unités russes pour d'autres secteurs du front. En retour, la Corée du Nord a reçu un soutien économique, une couverture diplomatique au Conseil de sécurité de l'ONU, et, selon plusieurs experts, un transfert de technologies militaires avancées, notamment dans les domaines des missiles balistiques et des armes nucléaires.
Pyongyang, qui était sous le coup de multiples sanctions internationales, a vu ses recettes en devises exploser grâce à ces ventes d'armes. Le pays a également obtenu de Moscou une assistance technique pour son programme nucléaire et spatial, et une protection diplomatique qui rend les sanctions de l'ONU largement inefficaces.
Le sommet Xi-Kim : Pékin tente de rééquilibrer l'axe
C'est dans ce contexte que s'est tenu, début juin 2026, le premier sommet bilatéral entre Xi Jinping et Kim Jong-un à Pyongyang depuis sept ans. Une visite très attendue, qualifiée de « plus grand soutien » par Kim, qui a accueilli Xi comme « l'invité d'État le plus important ». Les deux dirigeants ont signé une déclaration commune visant à porter leurs relations à un « nouveau niveau », avec une coopération renforcée dans les domaines politique, économique et culturel.
Cette visite intervient au moment où les relations entre Pékin et Pyongyang s'étaient distendues au profit du rapprochement avec Moscou. Selon James Park, analyste pour Responsible Statecraft, le sommet Xi-Kim est une tentative de Pékin de rééquilibrer sa position vis-à-vis de Moscou. « En se tournant vers la Russie, Pyongyang a réduit sa dépendance stratégique à l'égard de Pékin et a obtenu un plus grand soutien russe pour ses programmes nucléaires et balistiques », écrit-il. « La Russie aide désormais ouvertement la Corée du Nord à contourner les sanctions internationales et défend son développement nucléaire. »
Pékin, qui a toujours privilégié la stabilité et la prévisibilité à sa périphérie, voit d'un mauvais œil cette montée en puissance de Pyongyang, soutenue par Moscou. Le développement nucléaire nord-coréen, désormais ouvertement soutenu par la Russie, constitue une source d'inquiétude pour la Chine, qui craint une escalade militaire dans la péninsule et une remise en cause de l'équilibre régional.
Mais Pyongyang n'a pas intérêt à s'aliéner Pékin. Comme le souligne l'analyste, « Pyongyang veut éviter une dépendance excessive à l'égard de Moscou ou de Pékin, tout en exploitant les deux parties pour en tirer des avantages stratégiques. » En renforçant ses liens avec la Chine, Kim Jong-un diversifie ses alliances et se donne des marges de manœuvre face à la Russie.
Un silence assourdissant sur le nucléaire
Un des points les plus frappants du sommet Xi-Kim est l'absence totale de mention du programme nucléaire nord-coréen dans les déclarations officielles chinoises. En 2019, lors de sa dernière visite à Pyongyang, Xi Jinping avait déclaré que Pékin était prêt à jouer un rôle constructif dans la dénucléarisation de la péninsule. En 2026, cette formule a totalement disparu.
Pour les analystes, ce silence est une reconnaissance tacite par Pékin du statut de puissance nucléaire de la Corée du Nord. Pyongyang s'est proclamé « État nucléaire irréversible » après l'échec du sommet de Hanoi en 2019, et la Chine semble désormais accepter ce fait accompli. Cela marque un changement profond dans la politique de Pékin, qui, jusqu'à récemment, soutenait officiellement la dénucléarisation de la péninsule.
Les sanctions, un outil devenu « inefficace »
Cette nouvelle donne a des conséquences directes sur la politique de sanctions internationales. Le 19 juin 2026, le président sud-coréen Lee Jae-myung a déclaré, après son entretien avec Donald Trump au G7, que les sanctions imposées à la Corée du Nord étaient devenues « inefficaces » en raison de la coopération militaire russo-nord-coréenne. « L'aide de la Russie, même modeste, est d'un grand secours pour la Corée du Nord », a-t-il déclaré.
Trump, de son côté, a reconnu que « le moment était venu de s'intéresser à la question nord-coréenne ». Le président américain a posté sur son réseau Truth Social une photo de lui et Kim Jong-un datant du sommet de Singapour en 2018, relançant les spéculations sur une éventuelle reprise du dialogue. Lee Jae-myung a cependant insisté sur le fait que la communauté internationale « ne peut pas abandonner l'objectif de dénucléarisation », même si les outils actuels sont inefficaces.
En réalité, le partenariat russo-nord-coréen a permis à Pyongyang de contourner largement les sanctions de l'ONU. La Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, oppose son veto à toute nouvelle résolution contre la Corée du Nord et aide activement le régime à échapper aux restrictions financières et commerciales. Les transferts d'armes se font par voie maritime, via des navires russes qui échappent aux contrôles internationaux.
Les implications régionales et globales : un monde multipolaire en construction
L'axe Pyongyang-Moscou s'inscrit dans une tendance plus large de recomposition des alliances internationales. La guerre en Ukraine a accéléré le rapprochement entre la Russie et les États considérés comme « paria » par l'Occident – Corée du Nord, Iran, Biélorussie – créant un bloc alternatif qui conteste l'ordre mondial dominé par les États-Unis et l'Europe.
Pour la Corée du Sud, cette situation est un cauchemar stratégique. Séoul se retrouve prise en tenaille entre une Corée du Nord nucléarisée et soutenue par la Russie et la Chine, et un allié américain dont l'engagement en Asie est perçu comme fluctuant, surtout depuis le retour de Donald Trump. La déclaration de Lee Jae-myung sur l'inefficacité des sanctions est un aveu d'impuissance : la diplomatie traditionnelle semble incapable d'enrayer la marche nucléaire de Pyongyang.
Pour les puissances occidentales, la situation est également préoccupante. La Corée du Nord est désormais un fournisseur d'armes majeur pour la Russie, ce qui prolonge la guerre en Ukraine et accroît les risques d'escalade. En retour, Moscou offre à Pyongyang une protection qui rend toute action militaire ou diplomatique occidentale beaucoup plus difficile.
Par ailleurs, ce partenariat a des répercussions dans d'autres domaines, comme la cybersécurité et les cryptomonnaies. La Corée du Nord, via ses hackers, est connue pour financer une partie de ses programmes par des cyberattaques. Le soutien russe pourrait renforcer cette capacité, comme l'explique cet article sur Bitcoin, MiCA, TON : le marché crypto entre bottom, régulation et rebranding. La régulation des cryptos devient un enjeu géopolitique lorsque des États voyous les utilisent pour contourner les sanctions.
La perspective d'un monde à trois blocs
Le sommet Xi-Kim, couplé au pacte russo-nord-coréen, dessine les contours d'un monde où les grandes puissances se regroupent en blocs antagonistes. D'un côté, les États-Unis et leurs alliés (OTAN, Japon, Corée du Sud, Australie) ; de l'autre, la Russie, la Chine et leurs partenaires, dont la Corée du Nord. Mais cette alliance n'est pas monolithique : la Chine et la Russie ont des intérêts divergents sur la péninsule coréenne, comme le montre la tentative de Pékin de rééquilibrer l'influence russe.
Pyongyang, en jouant sur les deux tableaux, obtient le meilleur des deux mondes : le soutien militaire et technologique de Moscou, et la couverture diplomatique et économique de Pékin. Le régime de Kim Jong-un n'a jamais été aussi puissant militairement, ni aussi isolé diplomatiquement. Mais cet isolement est désormais relatif, car il est soutenu par deux des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Pour les observateurs, la question n'est plus de savoir si la Corée du Nord va renoncer à son arsenal nucléaire – c'est impossible – mais comment la communauté internationale va composer avec un État nucléaire doté de missiles à longue portée, et allié à la Russie et à la Chine. Les discussions au G7 montrent que même Donald Trump, qui avait pourtant tenté une approche diplomatique avec Kim Jong-un en 2018-2019, semble désormais impuissant.
La seule lueur d'espoir, si l'on peut dire, vient de la Chine. Pékin, qui craint une escalade militaire incontrôlée à sa frontière, pourrait jouer un rôle modérateur, comme elle l'a fait par le passé. Mais pour cela, elle doit obtenir des garanties de la Russie et de la Corée du Nord, ce qui est loin d'être acquis.
En attendant, la guerre en Ukraine continue, alimentée par les obus nord-coréens, et la péninsule coréenne reste une poudrière. Les deux ans du pacte Pyongyang-Moscou sont un triste anniversaire, marquant le début d'une nouvelle ère d'insécurité et de compétition entre grandes puissances.
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