Un projet déclaré mort puis ressuscité en quelques heures
C'est une séquence qui résume à elle seule les tensions qui minent la coopération franco-allemande en matière de défense. Jeudi 8 octobre, lors d'une audition à l'Assemblée nationale, le chef d'état-major des Armées françaises, le général Fabien Mandon, a lâché une phrase qui a fait l'effet d'une bombe : « Les Allemands ont décidé de quitter le projet » du MGCS (Main Ground Combat System), le futur char de combat franco-allemand. Une déclaration prononcée dans une salle presque vide, mais qui a immédiatement enflammé le microcosme de la défense.
Pourtant, quelques heures plus tard, un communiqué du même général Mandon est venu arrondir les angles. Il n'était plus question de départ allemand, mais d'un simple « décalage » du programme, avec une mise en service repoussée « vers la fin de la décennie 2040 ». Le lendemain, vendredi 9 octobre, les ministres des Armées des deux pays ont définitivement éteint l'incendie. Catherine Vautrin et Boris Pistorius, réunis au Haillan dans le Sud-Ouest, ont assuré que le MGCS « reste un projet d'actualité » et qu'il n'a « pas été abandonné ».
Un rétropédalage en plusieurs étapes
Le communiqué publié peu avant minuit par le chef d'état-major évoque désormais un programme « poursuivi » mais « recentré sur le développement d'une connectivité renforcée, du combat collaboratif, de l'automatisation et de la robotisation ». Une formulation qui acte discrètement la fin du projet tel qu'il avait été imaginé en 2018. « C'est terminé dans sa forme initiale », confirme Paul Maurice, secrétaire général du comité d'études des relations franco-allemandes à l'Ifri, cité par BFMTV.
Un programme en difficulté depuis sa naissance
Lancé en 2018, le MGCS devait succéder au char Leclerc français et au Leopard 2 allemand à l'horizon 2040. Mais le projet a accumulé les obstacles. L'arrivée de l'industriel allemand Rheinmetall, imposée par Berlin, a créé des tensions avec KNDS France et Thales. En avril 2024, un accord de phase 1A avait tenté de relancer la machine en créant une coentreprise détenue à parts égales par KNDS France, Thales, KNDS Deutschland et Rheinmetall.
Mais dans le même temps, l'armée de terre allemande (Heer) a lancé le développement du Leopard 3, décrit comme une « solution de pont », alors qu'elle s'apprêtait à mettre en service le Leopard 2A8. De facto, le MGCS s'est retrouvé relégué au second plan outre-Rhin.
Le « Capint », plan B français
Face à ce retard, la France a décidé de se doter d'une « capacité intermédiaire » (Capint) pour remplacer le char Leclerc à l'horizon 2038. Un plan B qui témoigne de la prudence croissante de Paris face aux aléas de la coopération avec Berlin.
Des coopérations franco-allemandes sous tension
Cet épisode intervient dans un contexte plus large de difficultés pour les programmes d'armement conjoints. Le Scaf (Système de combat aérien du futur), autre projet phare de la coopération franco-allemande, a déjà été fragilisé par des désaccords industriels. L'imbroglio du MGCS illustre une tendance de fond : la relation franco-allemande en matière de défense traverse une zone de turbulences, comme l'illustre aussi la grogne croissante autour des data centers en Europe, signe que les questions technologiques et industrielles cristallisent les tensions.
Berlin moins gêné que Paris
Selon Paul Maurice, l'Allemagne risque d'être moins embarrassée que la France par un éventuel enterrement du MGCS. « Les Allemands n'ont pas besoin de la France, ils ont l'expertise et le financement. La France a ses problèmes politiques et de finances publiques », analyse-t-il. Une asymétrie qui pèse lourdement sur les négociations.
Un avenir en pointillé
Le MGCS devrait donc se poursuivre, mais sous une forme profondément remaniée. Les coopérations industrielles pourraient se concentrer sur certains segments du programme, notamment les technologies de combat collaboratif et de robotisation. Une manière de sauver l'essentiel tout en actant l'échec du projet initial.
Reste une question de calendrier. La visite d'État du président allemand Frank-Walter Steinmeier en France, au moment même où ces déclarations ont été faites, témoigne de la sensibilité politique du dossier. Le général Mandon « s'est un peu avancé, c'est un problème de communication politique », estime Paul Maurice. Mais au-delà de la maladresse, c'est bien la fragilité de la coopération franco-allemande en matière de défense qui est une nouvelle fois exposée au grand jour.
Pour la France, l'enjeu est double : maintenir une capacité de combat lourde tout en préservant un partenariat stratégique avec Berlin. Un exercice d'équilibriste qui s'annonce délicat, alors que les deux pays peinent à s'accorder sur les priorités et les financements.
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