Boualem Sansal brise le silence : « L’humiliation est toujours présente »
De retour en France depuis sa grâce présidentielle, Boualem Sansal s’exprime pour la première fois longuement dans les colonnes du JDD, à l’occasion de la sortie de son livre La Légende, publié chez Grasset. L’écrivain franco-algérien de 81 ans raconte une année noire dans les geôles algériennes, mais aussi son quotidien difficile après sa libération. « L’humiliation est toujours présente, confie-t-il. Je suis toujours formellement condamné à cinq ans de prison. La grâce n’annule pas la peine, elle suspend juste l’exécution. Il me reste environ quatre ans à purger. Je suis donc, symboliquement, encore en prison. »
Un retour à la vie civile semé d’embûches
Sansal décrit une réinsertion administrative et financière chaotique. Son compte bancaire en France a été bloqué faute d’opérations pendant plus d’un an, et la domiciliation fiscale algérienne exigée pour le rouvrir lui est inaccessible. « Ma femme, Naziha, qui avait tout géré pendant mon absence avec une énergie extraordinaire, se retrouve désormais perdue face aux administrations françaises, à leurs formulaires, à leurs délais », confie-t-il. Ses biens en Algérie — maison, voiture, épargne — sont saisis ou bloqués. Sa bibliothèque de 15 000 livres est « irrécupérable pour l’instant ». Il vit sous la menace d’une déchéance de nationalité, rendue possible par une loi votée en décembre. Son état de santé est suivi par une cellule médicale du Quai d’Orsay.
La Légende : entre témoignage et manifeste politique
Un récit hybride qui dépasse la littérature
Le livre de Boualem Sansal n’est pas un simple récit carcéral. Pour le chercheur Tristan Leperlier, interrogé sur France Culture, La Légende relève d’un « genre hybride » où se mêlent témoignage et acte politique. L’ouvrage développe une « vision politique explicite », avec une dimension quasi messianique et une place importante accordée à certaines figures politiques françaises. Selon lui, « on peut difficilement lire ce livre sans ce prisme idéologique », car « ce n’est pas un livre purement littéraire ». Cette publication intervient dans un contexte de tensions diplomatiques exacerbées entre Paris et Alger.
Symbole et récupérations politiques
Depuis son arrestation en novembre 2024, Boualem Sansal est devenu un symbole de la liberté d’expression pour les uns, une figure clivante pour les autres. Récupéré par une partie de la droite française, il cristallise des débats qui dépassent largement la sphère littéraire. Dans La Légende, il accuse nommément le président Tebboune, dénonce le silence de l’éditeur Gallimard et fustige la position de la France. Le JDD titre ainsi son entretien-choc : « J’accuse ». Un positionnement qui ravive les tensions avec Alger et relance la question de la place des écrivains engagés dans l’espace public.
Un écrivain sous tension géopolitique
Les enjeux d’un retour sous conditions
La situation de Sansal illustre la précarité des figures intellectuelles prises dans le jeu des relations bilatérales. Gracié mais jamais innocenté, l’écrivain reste condamné en Algérie. Il reconnaît compter « sur la chute du régime, qui finira bien par arriver ». Ce statut ambigu pèse sur sa vie quotidienne et sur sa capacité à reconstruire son existence. Alors que la France et l’Algérie tentent d’apaiser leurs relations, le cas Sansal reste un point de friction majeur. Sa nouvelle visibilité médiatique et son ton accusateur pourraient raviver les tensions.
Littérature et géopolitique : une frontière poreuse
L’affaire Sansal rappelle que, dans le monde francophone, la littérature est souvent le lieu d’affrontements politiques et identitaires. Le parcours de l’écrivain, de l’objet littéraire à l’objet politique, questionne la place des auteurs face aux récupérations idéologiques. La Légende n’est pas seulement un livre sur la prison algérienne : c’est un acte public, une arme politique qui pourrait influencer le débat en France comme en Algérie, et redessiner les contours d’une liberté d’expression jamais totalement acquise.
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