Arthur Mensch face aux députés : une alerte sur l'indépendance numérique
Le 12 mai 2026, Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, a été auditionné par la commission d'enquête parlementaire sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique. Devant une salle clairsemée – seuls deux députés étaient présents en plus des membres de la commission – le dirigeant a livré un diagnostic sans détour : l'intelligence artificielle n'est pas un simple service logiciel, mais une véritable industrie lourde, aussi stratégique que l'énergie. Selon lui, l'Europe dispose d'une fenêtre de tir de deux ans pour éviter de devenir un « vassal » des acteurs américains.
Un concept radical : l'IA comme transformation d'électrons en tokens
Arthur Mensch a posé d'emblée le cadre de son intervention. « Nous transformons de l'électricité en génération de tokens », a-t-il expliqué aux parlementaires. Loin des abstractions techniques, cette formule replace l'IA générative dans la réalité physique : des data centers consommant autant qu'une ville moyenne, des GPU spécialisés, des besoins en refroidissement et des investissements colossaux. Pour Mensch, l'IA est devenue une infrastructure comparable au cloud ou au réseau électrique. Celui qui contrôle l'énergie et les capacités de calcul dictera les règles du jeu numérique.
Le constat est appuyé par des chiffres : Mistral AI, valorisée 12 milliards d'euros et forte d'un millier de collaborateurs, illustre la rapidité de la transformation. Les ingénieurs de l'entreprise n'écrivent plus de lignes de code depuis six mois, signe d'une mutation accélérée du marché de l'emploi. « Nous sommes dans une situation explosive où des métiers disparaissent presque », a averti le dirigeant, appelant à une prise de conscience macroéconomique immédiate.
Deux ans pour agir : l'énergie, nerf de la guerre de l'IA
Le message central de l'audition est un appel au sursaut : l'Europe a « deux ans » pour structurer sa filière IA, faute de quoi elle perdra sa souveraineté numérique. Arthur Mensch a pointé un risque concret : les géants américains du cloud, disposant de bilans colossaux, sont déjà en train de signer des contrats à long terme avec EDF et les énergéticiens européens. Le surplus électrique français – environ 9 gigawatts – risque ainsi d'être capté par des acteurs étrangers avant même que les entreprises européennes puissent en bénéficier.
« Cela se joue dans les deux années qui viennent », a insisté Mensch. Son raisonnement est implacable : si l'Europe ne flèche pas sa production d'électricité décarbonée – un atout unique grâce au parc nucléaire français – vers ses propres champions de l'IA, elle reproduira le scénario du cloud, où les acteurs américains ont pris une avance industrielle irrattrapable. « Même si vous résolvez le problème de la demande, vous avez un problème d'offre : une fois que l'offre est monopolisée par des acteurs américains, soudain nous n'avons plus d'offre », a-t-il prévenu.
Une commission sous les radars, des enjeux colossaux
Créée en février 2026 à l'initiative du groupe Écologiste et Social, la commission d'enquête présidée par Philippe Latombe (Démocrate) et dont Cyrielle Chatelain (Écologiste) est rapporteure, dispose de six mois pour rendre ses conclusions. Mais alors que la commission sur l'audiovisuel public occupait le devant de la scène médiatique, celle sur les vulnérabilités numériques est passée quasi inaperçue. Arthur Mensch a regretté ce déséquilibre, soulignant que « le salaire de Nagui passionne davantage que la fuite des cerveaux ou la métamorphose du marché de l'emploi ».
Perspectives : clause de préférence européenne et critique de l'AI Act
Au-delà du diagnostic, Arthur Mensch a avancé des propositions concrètes. Il a notamment plaidé pour une clause de préférence européenne dans la commande publique, afin de favoriser les acteurs locaux de l'IA, à l'image de ce qui existe dans d'autres secteurs stratégiques. Il a également critiqué l'AI Act, le règlement européen sur l'intelligence artificielle, estimant qu'il risque de freiner l'innovation sur le Vieux Continent au lieu de la stimuler.
La question de la souveraineté est centrale. Pour Mensch, l'enjeu dépasse le simple cadre économique : il s'agit de préserver la capacité de la France et de l'Europe à produire leur propre infrastructure numérique, plutôt que d'en être de simples consommatrices. « D'ici trois ou quatre ans, l'Europe utilisera 10 % de sa masse salariale dans des activités liées à l'IA », a-t-il projeté, un chiffre qui donne la mesure du bouleversement à venir.
Un avenir qui se joue maintenant
Si l'audition d'Arthur Mensch n'a pas fait la une des journaux, elle pose des questions existentielles pour l'avenir industriel du continent. La fenêtre de tir est étroite, les acteurs américains déjà en embuscade, et les décisions politiques – ou leur absence – scelleront le destin numérique de l'Europe. Comme le résume le dirigeant de Mistral AI, il ne s'agit pas d'une option, mais d'un avertissement. Et le compte à rebours est lancé.
Pendant ce temps, d'autres actualités secouent l'Hexagone, comme la polémique autour de France Travail ou les annonces sur le remboursement de Wegovy et Mounjaro. Mais aucune n'engage autant l'avenir structurel du pays que la question de la souveraineté dans l'IA.
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