Alain Bauer sur les violences lycéennes : « une génération Nahel » et le spectre des Gilets jaunes

Invité : on décrypte la hausse des violences chez les jeunes avec Alain Bauer

Alain Bauer décrypte les violences lycéennes : « une génération Nahel »

Alors que la France connaît une nouvelle vague de blocages de lycées, marquée par des jets de projectiles, des incendies et des affrontements avec les forces de l’ordre, le criminologue Alain Bauer est devenu la voix de référence pour analyser ce phénomène. Dans une tribune publiée le 5 octobre 2026 dans L’Opinion, il n’hésite pas à qualifier ces événements de « génération Nahel », faisant directement référence aux émeutes de 2023 qui avaient embrasé le pays après la mort du jeune Nahel. Pour lui, ces mobilisations lycéennes ne sont pas un épiphénomène, mais le symptôme d’une fracture générationnelle et d’une crise de la représentation politique.

Interrogé par La Dépêche du Midi le 6 octobre, Alain Bauer souligne que la violence est devenue, aux yeux de certains jeunes, le seul moyen de se faire entendre. « L’exemple des Gilets jaunes est resté dans tous les esprits », affirme-t-il, rappelant que l’incapacité de l’État à anticiper les crises sociales et à dialoguer avant que le rapport de force ne s’installe finit par légitimer l’action violente. Un constat d’autant plus préoccupant que les revendications des lycéens – des professeurs, des classes en état de fonctionner, des emplois du temps raisonnables – sont, selon lui, « très raisonnables » et font consensus.

Des commandos mobiles au cœur des débordements

Au-delà de la psychologie des foules, Alain Bauer distingue deux dynamiques dans ces violences. D’une part, des mouvements de foule classiques, avec des phénomènes d’entraînement collectif. D’autre part, la présence de « petits groupes mobiles, des commandos, souvent composés de jeunes gens non scolarisés dans les établissements », qui circulent pour attiser les braises. Cette distinction est cruciale : elle montre que les blocages lycéens ne se réduisent pas à une jacquerie spontanée, mais sont infiltrés par des éléments extérieurs qui instrumentalisent la colère des élèves.

Cette analyse rejoint les préoccupations exprimées par les autorités. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a rappelé que « toute violence illégale doit être sanctionnée », tandis que les forces de l’ordre sont critiquées par la Ligue des droits de l’homme pour un « non-respect du cadre légal ». Alain Bauer, sans excuser les violences, replace celles-ci dans un contexte plus large : celui d’une jeunesse qui ne croit plus aux canaux traditionnels de la contestation.

Un contexte social et politique explosif

Ces mobilisations lycéennes interviennent dans un climat déjà tendu. La rentrée 2026 a été marquée par l’interdiction du téléphone portable dans les établissements, une mesure qui a mis le feu aux poudres. Mais derrière cette goutte d’eau, les causes sont plus profondes : établissements vétustes, classes surchargées, sentiment d’abandon. Comme le souligne Alain Bauer, il existe un « consensus sur le réalisme des demandes des lycées », mais les pouvoirs publics tardent à renouer le dialogue.

L’analogie avec les Gilets jaunes n’est pas anodine. En 2018-2019, ce mouvement avait révélé une France périphérique en colère, capable de tenir tête à l’État pendant des mois. Aujourd’hui, la jeunesse des quartiers populaires et des lycées professionnels semble reprendre le flambeau, avec des modes d’action similaires : blocages, violence, défiance envers les institutions. Alain Bauer y voit une « déconnexion entre les demandes très raisonnables des lycées et les réponses très décalées des pouvoirs publics ».

Une crise de la jeunesse qui interroge la République

Pour Alain Bauer, ces événements s’inscrivent dans une histoire longue de conflits sociaux. « Après mille ans de jacqueries, de nombreuses révoltes paysannes, de manifestations musclées d’à peu près toutes les catégories professionnelles imaginables, les mobilisations étudiantes, puis lycéennes, interpellent les analystes », écrit-il. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la nature de la contestation : moins corporatiste, plus identitaire, portée par une génération qui a grandi avec les réseaux sociaux et les images de violence policière.

L’expression « génération Nahel » résume cette évolution. Elle désigne une jeunesse qui a vu l’État utiliser la force sans discernement, et qui a intégré la violence comme mode d’expression politique. Alain Bauer ne se contente pas de décrire : il alerte. Selon lui, la répression seule ne suffira pas. Il faut restaurer la confiance, renouer le dialogue et répondre aux attentes légitimes des lycéens. Faute de quoi, les blocages pourraient se multiplier et dégénérer en crise politique majeure.

Perspectives : vers une rentrée sous haute tension

À quelques mois de l’élection présidentielle, ces violences lycéennes pèsent sur le débat public. Les candidats sont appelés à se positionner sur la sécurité, l’éducation et la jeunesse. Bruno Retailleau, candidat LR, a déjà fait de la fermeté son cheval de bataille. D’autres, comme Raphaël Glucksmann, plaident pour une réponse sociale. Alain Bauer, lui, reste un observateur critique : il rappelle que la police française est la seule en Europe à disposer de la grenade de désencerclement, une « arme de guerre ». Une manière de dire que la réponse sécuritaire a ses limites.

L’avenir immédiat dépendra de la capacité du gouvernement à ouvrir des négociations crédibles. Si les lycéens obtiennent des garanties sur leurs conditions d’étude, la mobilisation pourrait s’essouffler. Dans le cas contraire, le scénario des Gilets jaunes pourrait se répéter, avec une jeunesse en première ligne. Pour Alain Bauer, l’enjeu est existentiel : il y va de la confiance dans les institutions et de la cohésion nationale.

Commentaires