Cinq femmes demandent des comptes à l'État dans l'affaire Christian Nègre
Ce jeudi 4 juin 2026, le tribunal administratif de Paris a examiné une requête inédite : cinq femmes, victimes de l'ex-haut fonctionnaire Christian Nègre, réclament la condamnation de l'État pour son inaction. Pendant près de dix ans, cet ancien sous-directeur des ressources humaines du ministère de la Culture est accusé d'avoir administré des diurétiques à des centaines de jeunes femmes lors d'entretiens d'embauche, les forçant à uriner devant lui. Aujourd'hui, ses victimes dénoncent un système qui a laissé faire.
Des indemnités jugées dérisoires
À la barre, les avocates des plaignantes ont demandé une indemnisation allant de 90 000 à 180 000 euros par victime. Mais la rapporteure publique a préconisé des sommes bien inférieures : environ 10 000 euros pour le préjudice moral, et 1 000 euros supplémentaires pour les difficultés persistantes de la vie quotidienne, comme le manque de confiance. Une proposition qui a provoqué la colère des parties civiles.
« Il a été question d'administration de diurétique pour contraindre à uriner et à exhiber son sexe. Ce n'est pas juste une blague, c'est la violation de l'intimité de toutes ces femmes », a fustigé Me Lisanne Chamberland-Poulin, l'une des avocates. Ses consœurs ont plaidé pour une « vision sérielle » des faits : pendant huit ans, Christian Nègre aurait agi « une à trois femmes par semaine », « sur les heures de service », avec « une circulation au sein et en dehors du ministère où on le voyait ». Le tribunal rendra sa décision dans deux à trois semaines.
Le ministère de la Culture mis en cause
Des années de silence et d'impunité
Christian Nègre, aujourd'hui mis en examen pour « administration de substance nuisible aggravée » et « violences par personne chargée de mission de service public », avait été interrogé en 2019 par Libération. Il déclarait alors : « J'aurais voulu qu'on m'arrête avant. C'était compulsif, mais il n'y avait pas chez moi une volonté d'empoisonner ces femmes. Je ne pensais pas que le diurétique pouvait causer des problèmes médicaux. » Pourtant, l'affaire a mis au jour un système de prédation qui a fonctionné pendant près d'une décennie, avec la passivité — voire l'indifférence — de l'administration.
Caroline Darian, cofondatrice de l'association M'endors pas et fille de Gisèle Pélicot, était présente à l'audience en soutien aux requérantes. Elle a dénoncé « 10 ans d'errance » et « une absence totale de gestion » au sein du ministère. Selon elle, l'affaire Nègre repose sur « la perversion », et les victimes « ont été humiliées ».
Le sujet qui faisait rire au ministère
Selon Libération, « le sujet faisait souvent rire au ministère ». Un constat accablant : les agissements de Christian Nègre étaient connus, mais aucun cadre n'a agi. La rapporteure publique a pour sa part estimé que le comportement de l'ancien fonctionnaire relevait d'une « faute personnelle », celle d'un « homme avec ses faiblesses, ses passions, ses imprudences », écartant ainsi la responsabilité du ministère. Une position que conteste vivement le collectif de victimes, qui estime que « cette méthode de prédation a pu être mise en place grâce aux moyens du ministère ».
Un précédent judiciaire lourd de sens
Cette affaire s'inscrit dans un contexte plus large de prise de conscience des violences sexuelles et sexistes au sein des institutions françaises. Le scandale des « brouteurs » ou l'affaire Pélicot ont montré que la soumission chimique est un phénomène bien réel, souvent minimisé par l'administration. La décision du tribunal administratif de Paris sera scrutée de près : reconnaître la responsabilité de l'État dans ce dossier pourrait ouvrir la voie à d'autres actions en justice, notamment pour les près de 250 victimes recensées dans l'affaire Christian Nègre.
À l'heure où les discours sur la protection des femmes se multiplient, cette affaire rappelle que la réalité judiciaire reste parfois en décalage avec les attentes sociétales. Comme le souligne une source proche du dossier, « il faut que l'État assume ses erreurs et ne se cache pas derrière la faute personnelle d'un seul homme ». La décision est attendue pour la fin du mois de juin 2026.
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